Willy s’en va-t-en guerre

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Willy RIZZO

Hanoï, couvre feu, 1952

La rue Paul Bert, l’artère la plus animée, se vide brusquement à 1 heure du matin. Il n’y circule plus que des camions Dodge et des automitrailleuses.

 

L’Indochine est, en effet, la première guerre médiatique sous haute surveillance militaire. A l’époque, on ne parlait pas de reporters « embedded » mais carrément de censure, c'est-à-dire de contrôle des textes et surtout des photographies. Les journalistes ont le statut d’engagés. Pas une image ne sort sans l’aval de l’état major et du haut commissariat. Au même moment, les Américains se battent en Corée et « Life » travaille librement, montrant la souffrance et la mort. Il était inconvenable pour le célèbre magazine américain de publier autre chose. En France, la presse commence alors à se rebeller. Elle en a assez de montrer une Indochine éternelle, un peuple magnifique, des paysages superbes, une collection d’images, au goût de l’armée qui voulait présenter le rôle de la France comme une simple opération de police.

En 1952, le directeur de « Paris Match », Philippe Boegner, bien que favorable à la politique française, décide d’envoyer sur le terrain une équipe singulière dûment autorisée par le ministère : Willy RIZZO, le photographe ami des vedettes et du tout Hollywood, accompagné du journaliste élégant Philippe de Baleine. « Philippe est un homme particulièrement raffiné. Il aurait pu être directeur des parfums Dior, raconte Willy RIZZO. On était des zazous, pas des baroudeurs. » Mais leur mission n’a rien d’une partie de plaisir. Ils sont chargés de revenir avec une série de photographies et d’articles présentant la guerre d’Indochine sous un angle différents. « Match » donnait toutes les facilités. On travaillait en toute liberté, mais toujours avec le vertige de la page blanche. » La fine équipe arrive sur le terrain, l’un en manteau de cachemire, l’autre en chapeau de cow-boy. Ils vont rester deux mois. Après une première nuit sous les coups de mortier, un officier leur demande : « Alors les civils, vous avez bien dormi ? – C’était très bruyant, mon capitaine », répondent-ils. Willy RIZZO s’en souvient avec le sourire, mais se reprend vite : « Ce n’était pas de la rigolade. Cette guerre était spéciale avec des opérations de nuit dans les rizières ; une guerre sans front ni armée en face. Et, le jour, tout semblait rentrer dans l’ordre, les gens cultivaient le riz comme si de rien n’était. »

L’équipe de « Match » est reçu par les généraux Salan, de Lattre de Tassigny ; Bigeard… Aucune des pellicules n’est contrôlée mais tous les jours, au cas où…, Willy RIZZO en planquait une. Il photographie des tranchées, du jamais vu, interdit par l’état-major parce que ces images évoquaient trop celles d’une vraie guerre, la Grande, 1914-1918. Il prend aussi les rues d’Hanoï la nuit en plein couvre feu. Le résultat est remarquable. « RIZZO a réussi à fusionner tous les apports du cinéma. Il crée des scènes, des tensions. Il transforme les acteurs de la vie en acteurs de film. C’est exceptionnel. Il a réussi à traduire la réalité en scène cinématographique », explique François Cheval, conservateur en chef du musée Nicéphore Niépce de chalon sur Saône. Willy RIZZO confiait avec une pointe d’ironie : « Sur le terrain, il faut du courage et juste un peu de talent. Dans la mode, c’est l’inverse. » En Indochine, le photographe aura concilié les deux : beaucoup de courage et énormément de talent. Une fois de retour, ses photographies sont publiées dans « Match ». En les découvrant, le général Bigeard, furieux, s’exclama : « Si  RIZZO revient, je l’encule devant tout le bataillon ! » Il n’est jamais revenu.

 

Brigitte BRAGSTONE

 

 

 

Publié dans Janvier 2011

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