Un regard libre

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Photographie-Antanas-SUTKUS.jpg

 

 

Photographie Antanas SUTKUS

Pionnier, Ignalina, Lituanie, 1964

 

Lituanien né en 1939, Antanas SUTKUS est considéré comme l’un des plus grands photographes de l’ex Union soviétique. Photographe autodidacte, il a construit son oeuvre sous le régime communiste. Déjouant les pièges de la censure politique comme ceux de l’anecdote, il décrit la vie de tous les jours d’une manière juste, tendre, ironique parfois, toujours forte dans une écriture vive, rétives aux systèmes et aux influences.

Antanas SUTKUS, souvent considéré comme photographe humaniste, n’est cependant ni un Doisneau, ni un Cartier-Bresson. Il promène son oeil malicieux sur ses congénères mais ne se contente pas de monter leur quotidien et ne se perd pas dans les pièges de la géométrie. Alors que ses compatriotes

se laissent aller aux influences du réalisme socialiste soviétique, Antanas SUTKUS, lui, fait “autrement” : ses cadrages, toujours variés, sont à la fois construits et spontanés, il s’accorde même des accidents. Comme le dit si bien Ben Lewis, «il y a des images et il y a des contre images. Une contre image est produite comme un acte de résistance contre une image dominante, officielle et publique. La vaste archive d’Antanas SUTKUS comportant 700.000 photographies autour de la vie quotidienne de la Lituanie communiste entre 1956 et 1989, est l'une des plus importantes librairies au monde de contre images jamais produite. Chaque photographie de SUTKUS est, pour paraphraser Orwell, « une mince contre-révolution », un acte d'opposition contre l'idéologie visuelle de l'état.» Pour un public actuel, il sera parfois difficile de voir ce qui faillit causer beaucoup d’ennuis à Antanas SUTKUS qui échappa de peu à la prison. Ce sont souvent de simples détails qui vont à l’encontre des règles érigées par la propagande soviétique : des gens en haillons, un petit pionnier qui ne sourit pas, des ouvriers qui se reposent… cependant chaque image recèle un peu de subversivité teintée de la douceur du regard de ce grand photographe. « La vie de tous les jours est une chose ennuyante » dit Antanas SUTKUS, mais il n’y croit pas tout à fait. Cette déclaration est une provocation, un challenge nous incitant à voir comme lui, c’est-àdire autrement. Ceci est soutenu par une ultérieure observation du photographe, selon laquelle l’observation de la vie est « une forme de méditation ouverte à nous tous ». Au-delà des mots, c’est son travail qui cause : son regard est équilibré et esthétisant et le sujet choisi est maintenu proche. C’est un travail qui n’est pas troublé par le rictus moqueur et la dénégation postmoderne de la beauté.

Si ses photographies sont belles, elles ne sont tout de même pas des boîtes à chocolat produites sans pensée. Il y a sans doute un attrait formel ; ses méditations relèvent de la discipline. Néanmoins la clé n’est pas dans la composition : l’espace entre la lentille de l’appareil photographique et sa vision a dissout. Ce qui est beau chez SUTKUS, est d’être chez lui dans le monde, avec les gens. C’est aussi la pratique de l’acceptation et de l’empathie : une approche humaniste démontrée par ses portraits d’enfants et de personnes âgées. Tout en marchant sur un chemin fragile qui s’enracine dans l’intérêt pour son sujet, le photographe arrive à éviter le sentimentalisme pendant l’enregistrement du passage des êtres dans la vie - et vers la mort. Dans un monde de flux, d’itinéraires en bus et en calèches, à travers l’adolescence, la marche de l’histoire, les années et les espaces, la ville, la campagne et la pensée, SUTKUS comprend le lieu. Il le trouve dans chaque personne. » Le travail de SUTKUS est celui d’un homme au regard libre…

 

« J’ai passé cinquante ans de ma vie créative en ville, mais mes racines sont à la campagne. Si je n’avais pas grandi là-bas, si je n’avais pas senti le frémissement du vent dans les feuilles d’érables, vu l’ondoiement des champs de blés, écouté le battement de la pluie sur le toit de la grange, je serais difficilement devenu photographe. Mes débuts sont là-bas. » Antanas SUTKUS

 

Antanas SUTKUS est considéré comme l’un des maîtres de la photographie mondiale et est souvent surnommé le "Homère de la photographie lituanienne” tant l’oeuvre de sa vie forme un assemblement continu et épique de fragments de la vie de tous les jours. SUTKUS a constitué une archive immense, guidant son arsenal d’une manière créative, ouvrant perpétuellement de nouveaux thèmes et les creusant toujours plus en profondeur. Ses oeuvres transcendent les limites de la culture locale. Pour lui, la photographie a toujours été un moyen de lire la réalité, et non de la recréer. La substance de son travail pourrait être définie par un seul mot : être. La notion correspond aussi bien à la vérité révélée par le photographe qu’à l’esthétique existentialiste qui se manifeste dans son oeuvre. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un simple hasard si SUTKUS, chargé de documenter la visite de Sartre et Simone de Beauvoir en Lituanie, a donné le jour à l’un des plus célèbres portraits du grand philosophe de l’existentialisme. Maître de “l’instant décisif”, SUTKUS a su trouver son propre moyen de résistance discrète avec la photographie intimiste. Il arrive à décrire la vie de tous les jours de l’époque soviétique, sans le soviétisme, mais d’une manière intense, juste et tendre. SUTKUS représente un pilier de la culture émergeante de cette époque, une génération remplie de promesses. Ses travaux les plus mémorables sont nés dans les années 50 et sont composés en opposition aux standards de l’idéal totalitaire qu'il a toujours ignoré. Le photographe a défini le thème central de son oeuvre dès les premières années de son activité artistique : sa série “ Le peuple lituanien” a érigé la vitalité d'un homme au-dessus de la grisaille de la vie soviétique. Il est intéressant de noter que la Lituanie était alors considérée comme “une république photographique” où l’on emmenait les visiteurs étrangers pour montrer le niveau du développement de l’art photographique en URSS. SUTKUS a su s’accommoder intelligemment des règles politiques tout en utilisant son potentiel créatif. Il a réuni un

groupe de photographes qui partageaient ses valeurs. L’Union des photographes lituaniens, organe officiel et quasi indépendant de l’état, pouvait se permettre de faire « passer » une autre photographie, plus intimiste, personnelle et humaniste. En 1969, à Moscou, a lieu l’exposition « Neuf Photographes Lituaniens ». Décrivant cet événement comme l’Ecole de la photographie lituanienne, le critique russe Anri Vartanov a relevé des traits communs aux photographes lithuaniens : un rapport très étroit et sensible avec leur terre, leur peuple, leur philosophie et leur sens de la responsabilité. SUTKUS s’est imprégné des travaux de Cartier-Bresson, Robert Frank, Garry Winogrand, Lee Friedlander, Arnold Newman, Annie Leibowitz, Diane Arbus et autres photographes occidentaux et des formes d’expression qu'ils ont inspirées, alors qu’il avait déjà bien défini son style artistique et ses thèmes. Ses débuts prometteurs ont eu lieu en 1962, à l'exposition de jeunes photographes de l'Union Soviétique « Notre Jeunesse » où la photographie “Géométrie d'hiver » s’est faite remarquée. Cette photographie fut sa première publication dans la presse étrangère : L'Humanité - Dimanche du parti communiste français. Sa photographie “Le malheur de la mère” fut envoyée au concours organisé par l’éditorial de quatre magazines soviétiques et récompensée du 3ème prix parmi les 12000 travaux présentés. Elle est également parue dans la revue Sovetskoe photo en tant qu'un des meilleurs exemples de l'art socialiste. Ses contrats avec des périodiques tels que Literatura ir menas et Tarybine moteris ont développé la recherche des thèmes de SUTKUS. Il pouvait assister à des événements culturels, rencontrer des artistes et des écrivains et surtout, voyager. De manière intuitive, il se sentait libre de toute influence et des attentes du milieu. SUTKUS est entré dans le domaine de la photographie soviétique professionnelle avec son propre héritage et sa propre démarche. Par conséquent, il serait plus significatif de chercher un contexte idéologique non pas dans le milieu formel qui l'a entouré, mais dans les phénomènes d'une période historique de la photographie mondiale. La formule de Cartier-Bresson, “la photographie est une identification simultanée qui se produit sur une fraction d'une seconde”, pourrait être appliquée à l’oeuvre de SUTKUS. Cependant le photographe entreprend bien une tâche plus complexe: il crée un arrangement, une composition exceptionnelle et capture une émotion prolongée. L’intrigue des surfaces et leur forme rythmique sont pour lui une notion spontanée secondaire. Le principal est de révéler la vibration existentielle. Et SUTKUS parvient à faire cela sans la moindre tension ou l’anticipation d'un « chasseur ». Selon lui, il a toujours photographié sans réfléchir, sur son chemin, et cela se rapproche de “l'écriture automatique” ou du processus subconscient de la création défini par André Masson. Antanas SUTKUS n’appréhende pas le monde pas comme une substance abstraite, mais en tant qu'existence quotidienne et à travers des repères familiers. Sa langue est universelle: il prêche les valeurs humaines qui ne sont pas enfermées dans des idéologies. Son universalité se manifeste dans la documentation de la vie quotidienne. SUTKUS est avant tout un photographe de passant. Il n'est ni un chasseur, ni un chroniqueur, il est un ethnographe surréaliste, un psychologue sentimental et pénétrant. Pour lui, le temps photographique est comme la respiration: chaque moment est important, chaque homme croisé dans la rue est important.

 

Margarita Matulyté,

Extrait du livre “Antanas SUTKUS - Rétrospective”

Editions Sapnu Sala, Vilnius, 2009

 

Antanas SUTKUS

Un regard libre

Première grande rétrospective en France du photographe lituanien jusqu’au 17 avril 2011

Le Château d’Eau

Pôle photographique Toulouse

1, place Laganne

31300 Toulouse

 

attention-1-.JPG

  closed-1-.jpg

 

 

Voiture du Buffet de la Gare 2

 

REOUVERTURE LUNDI 04 AVRIL 2011

Publié dans Mars 2011

Commenter cet article