Triptyque : portrait d’un prince hors norme

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie François Marie BANIER       

Daniel  EMILFORKD comédien français,

né le 7 avril 1924 et mort à Paris le 17 octobre 2006.

  

Je suis né dans un pays qui est le Chili. Mes parents sont des juifs comme moi. Ils ont quitté Odessa après un pogrom. C'étaient des juifs qui rêvaient de quitter le commerce, ne plus vendre et acheter. Mon père voulait intensément être danseur, mais la vie a fait qu'il n'a pas pu et ma mère est devenue professeur d'anglais après avoir vécu aux Etats-Unis. Le village, au Chili, s'appelait San Felipe.

 

Un jour, j'accompagnais ma mère professeur dans un lycée de filles... j'avais huit ou neuf ans, j'étais un peu malingre, un peu malade... Dans la classe avec laquelle j'étais parti en balade la maîtresse, qui s'appelait Olga, donnait des cours "d'économie domestique". Cette jeune femme était enceinte. Au Chili, les fruits sont énormes, il y a un côté tropical, les pêches sont sublimes, veloutées, grandioses et ma mère, qui était un peu perverse, lui dit: "Olga, ne mangez pas de cette pêche parce que son duvet va passer dans le lait de l'enfant que vous attendez". Tout cela était de la perfidie pure, et Olga a demandé à ma mère: "C'est vrai?". Alors j'ai dit dans ma langue d'enfant: "Comment pouvez-vous être aussi naïve?" Olga a été interloquée, m'a regardé fixement et m'a répondu:" Tu es vraiment un enfant charmant et intelligent, mais Diable, que tu es laid!

 

On est rentré à la maison et j'ai demandé: "Est-ce vrai que je suis laid?" et ma mère m'a répondu: "Pour le standard sud-américain, tu es très laid."

Bien plus tard, alors que j'étais en Espagne assistant à une pièce d'un admirable auteur RAMON DEL VALLE INCLA, une dame est passée devant moi, plein de perles, élégante, avec son mari et elle lui dit en espagnol, parlant de moi: " Il a une gueule de singe". Je me suis levé, suis allé voir son mari et lui ai dit: " ou vous me faites des excuses ou je vous mets mon poing sur la gueule." Le mari est devenu rouge, vert mauve, et a répondu: "Je suis un Caballero. Caballero signifie homme de qualité. Je vous fais toutes mes excuses."

- Je les accepte.

Pour la deuxième fois de ma vie, j'entendais dire que j'étais très laid. Mais déjà, à partir de la réponse d'Olga, je m'étais employé à conquérir la terre entière.

Depuis l'âge de 9 ans, j'en dégouline du charme, je n'ai pas d'autre arme. C'est la première image de moi. Pour des américains un peu primitifs, une gueule comme la mienne c'est simplement atroce.

 

La première chose que je garde de mon image est que je suis hors la norme.

 

Ce que les gens ne savent pas, c'est que je suis une copie des juifs d'Ethiopie, une copie. Si vous mettez un juif éthiopien et moi, nous sommes deux copies. Nous avons exactement le même profil, la même forme. Je suis très fier parce que nous sommes descendants de la Reine de Saba et de Salomon. Ça m'arrange bien.

 

À mes, débuts, j'ai joué des choses bizarres mêlées à de grandes, stars. Dans "Futures vedettes", avec Brigitte Bardot, j'étais un violoniste hystérique. Puis j'étais figurant dans un film de Delannoy avec Gina Lollobrigida. Mais il faut être clair. Au, départ vous n'avez aucun rapport avec ces stars. Vous êtes un crachat qui gagne 150 F quand elles ont 150 milliards de milliards. La belle Gina était une star sacrée, vous n'existiez pas.

Il y a une anecdote sublime. Un type jouait le jeune premier, beau l'animal, bien fait, plein de muscles. Il devait l'embrasser. À un moment on a entendu des hurlements parce qu'il avait introduit sa langue à l'intérieur de la bouche de la grande Gina.

Grand péché mortel! Le tournage s'est arrêté pendant trois heures. L'horreur. Nous on se bidonnait avec Robert Hirsch.

 

Mais cela, c'était il y a trente ans. Maintenant on ne me l'a fait plus. Personne.

Alors qu'au théâtre, je jouais des choses sublimes LORCA, SHAKESPEARE, TCHEKHOV, DOSTOIEVSKY, au cinéma je faisais des gangsters... quelle imbécillité profonde! Parce que moi, si je suis un gangster ou un espion, on m'arrête immédiatement, ça n'a aucun sens, c'est d'une colossale bêtise...

 

Une des choses qui me font le plus plaisir, si vous me permettez un peu de prétention, est que ma voix, dont vous me parlez, est une des voix connues de ce pays.

 

Les gens reconnaissent ma voix de dos, ce qui est pour moi un grand honneur. J'ai beau être une gargouille, je suis un des acteurs populaires de ce pays.

La sensualité, dans tout ça, il m'est difficile d'en parler. Je n'ai pas très bien compris les raisons de cette interview, bien que j'aie été très honoré. Je me suis dit c'est un jeune chiot que ce garçon et il est malin. Parce que j'ai une image gargouillesque, il veut parler de ma sensualité... C'est squelettique tout ça, ou peut-elle être ma sensualité, elle doit exister quelque part... C'est à vous de m'en parler. Si pour faire sensation, vous choisissez un des acteurs les plus étranges, peut-être que vous, de manière profonde, vous me trouvez sensuel ... Il y a certaines choses que je sais bien, c'est qu'avec un visage comme le mien, s'il est mal photographié, il est monstrueux. S'il est bien photographié, il a un certain style. Ça je sais. On finit par apprendre, comme un animal. S'il y a une chose que je sais, et je le dis avec beaucoup d'orgueil, c'est que les gens m'aiment bien. Bien que les gens ne me connaissent que par des rôles de vilains, je suis populaire et c'est un petit triomphe.

 

 

On ne peut pas se mettre dans la poche tous les publics, les gens de gauche ou les fascistes. On ne peut pas. À un moment ou un autre, il faut choisir. C'est pourquoi j'aime tant Piccoli. Ce n'est pas parce que je suis juif, mais personne ne me fera dire que Le Pen est un honnête homme. Et que si pour faire un spectacle, ma salle doit être pleine de gens qui pensent comme lui, je préfère mourir de faim. Il ne faut pas faire du théâtre angélique et dire que les gens sont neutres. C'est un mensonge. J'ai une force contre ces gens-là, c'est que je suis vieux et que je m'en fous. Personne ne m'impressionne. J'ai vu des malheurs arriver à l'humanité parce que les gens ont peur de dire ce qu'ils sont vraiment. Si ma génération avait été un peu différente, moins occupée à lire Sartre, Roger Martin du Gard et Virginia Woolf, Pinochet ne serait pas où il est maintenant. Nous étions des intellectuels chiliens qui disions de la politique: "Nous on ne trempe pas les mains dans la merde". Pinochet est arrivé comme ça. Je garde une espèce d'amertume. J'étais déjà en France, mais c'est ma génération qui a permis que ça arrive, avec des monceaux de morts tous les jours.

 

L'amitié dans le monde du spectacle est très difficile parce que c'est très circonstanciel, on joue un film, on donne une pièce... Dans le monde du spectacle, il y a des gens très cons. S'ils sont jolis et gracieux, on pardonne beaucoup de choses. L'amitié dans ce monde du spectacle existe, mais peu. Vous échangez des mots avec un technicien mais essentiellement, organiquement vous êtes d'une autre essence. Ça ne signifie pas que vous êtes mieux.

Vous êtes d'une autre essence. Pourquoi, merde, je vais passer mes soirées avec des techniciens qui ne m'intéressent pas. Je suis assez fort pour mettre mon cul sur une chaise et rester seul. Et ça, je le dis avec beaucoup d'orgueil.

 

Il y a des gens qui font des pieds et des mains pour être à toutes les premières, mêlés à la foule. Être anonyme, regarder les célébrités passer ne m'intéresse pas. À mon âge, il faut apprendre à être seul. Parfois je mets mon cul sur une chaise et je m'ennuie. Est-ce si grave? Je préfère regarder un feuilleton. Je coupe le son. Il y a des jolis gens à regarder, mais qui disent des conneries sauvages.

 

Je ne quémande rien. Je ne recherche pas les gens pour la compagnie. Je trouve ça humiliant parce que je me trouve fascinant, je vous le dis aussi sec.

 

Tant pis, je, me trouve séduisant, fascinant Je trouve qu'on mérite de venir ici, j'ai une âme de prima ballerina. Si je sors, je veux être reçu à la première table, au moins comme la Reine de Saba.

 

Je n'ai pas cherché à être célèbre. C'est venu, au bout de 20 ans. Souvent les gens qui viennent d'une famille modeste de petits intellectuels ont un orgueil incommensurable. Mais je n'y pensais pas.

 

Il m'arrive de ne pas avoir d'argent. Je ne veux pas aller dans un supermarché où l'on me maltraite. Je préfère acheter deux œufs chez un traiteur à côté. Je ne supporte pas d'être malmené. Les quelques francs que j'ai passent en taxi. Ça c'est quelque chose d'organique, que je porte, ça n'a rien à voir avec mes origines qui sont modestes. J'aime que mes costumes soient bien coupés depuis tout petit. Quand on est pauvre, on se fait faire un seul costume. Mais très bien coupé. En cela je suis monstrueux. Où je suis né, il y a des kilomètres de plages. Avec quelques pesos on pouvait aller dans une pension et l'on avait la plage entière. En France, les gens s'agglutinent au même moment au même endroit. Je n'y suis jamais allé. Je me dis c'est merdeux, pas pour moi ça.

 

Entretien réalisé par Thierry ZALIC

 

 

Publié dans Avril 2010

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