Time Machine, un tour du monde il y a 40 ans (2)

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Toute la semaine RDV avec Frank HORVAT

 

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Photographie Frank HORVAT

Time machine – Sydney

Sydney, le défi  

 

Au sujet de l'Australie et des Australiens, mes idées préconçues étaient vagues : je savais que leur été correspond à notre hiver, j'imaginais que les immeubles sont encore plus neufs qu'en Amérique, j'avais lu que les hommes sont plus nombreux que les femmes, (de sorte que, quand ils souhaitent se caser, certains répondent aux annonces matrimoniales des journaux allemands). Je connaissais les noms de quelques champions de tennis et j'avais entendu dire que leurs plages sont infestées de requins. Et bien sûr je partageais l'opinion courante selon laquelle l'Australie serait le meilleur endroit pour éviter les effets d'une guerre nucléaire.

Ma première surprise a été de voir les rangées de maisonnettes victoriennes, dans le style des banlieues anglaises.

Le petit hôtel où je loge est lui aussi très britannique, avec ses murs tapissés de papier peint et ses fausses cheminées, où le feu est remplacé par une ampoule électrique couverte de plastique rouge. Dans le hall, je remarque des vieilles dames portant des robes imprimées à fleurs, comme dans une pension de South Kensington. Les enseignes disent "Players", "Guinness", "Woolworth", comme à Oxford Street ou à Brighton. Au loin, dans le centre-ville, j'aperçois bien quelques gratte-ciels, mais ce ne sont pas ces constructions qui déterminent le style de la ville.

Les Anglais auraient donc trouvé ici, à leurs antipodes, un coin de monde du même vert que leurs campagnes, brouté par les mêmes moutons, sujet à la même météorologie imprévisible, à la même humidité des hivers et à la même chaleur moite des étés. Et ils y auraient construit les mêmes banlieues interminables, conçues pour donner à chaque famille son home en briques rouges, avec son jardinet fleuri de roses.

Sauf que les Australiens n'ont pas le temps de cultiver des roses. Ni d'ailleurs de courir après l'argent, comme les Américains : cinq jours ouvrables par semaine leur paraissent excessifs, ils sont arrivés à les réduire à quatre, du lundi après-midi au vendredi matin. Ils n'en ont pas non plus de temps pour la politique, dont ils parlent à peine, et moins encore pour la culture. Je ne sais pas s'ils en gardent pour l'amour, mais en tout cas ils ne le montrent pas en public. En fait, à les entendre, la seule manière de dépenser son temps, sans le perdre, est de passer ses journées à la plage.

Quand on a vu les plages de Sydney, on les comprend. La ville s'ouvre sur la mer de tous les côtés, avec un réseau de fjords et de péninsules, reliés par de grands ponts métalliques ou par des ferry-boats. Les plages les plus splendides sont celles qui donnent directement sur le Pacifique. Elles sont une trentaine, chacune avec son parc d'amusements, son club, son groupe de sauveteurs volontaires, chacune correspondant à une communauté ou à un groupe social.

L'un de leurs charmes est la manière dont elles se suivent, s'ouvrant soudainement entre deux promontoires rocheux, entourées de forêts d'eucalyptus et de pins aux aiguilles frisées, très différents des nôtres. La beauté du paysage semble accentuée par celle des corps athlétiques des baigneurs, hommes ou jeunes femmes, d'ailleurs visiblement soucieux de perfectionner ces dons de la nature par du body-building (sauf que, bizarrement pour l'étranger que je suis, ces attraits physiques ne semblent pas leur suggérer l'idée de s'intéresser les uns aux autres).

Cependant la beauté la plus saisissante est celle de l'océan. Ici, l'eau n'est pas simplement un liquide dans lequel le baigneur s'immerge : mais une bête sans cesse renouvelée qui se jette sur lui, à moins qu'il ne sache plonger sous la vague à l'instant où elle le surplombe ou, mieux encore, qu'il n'apprenne à triompher de sa puissance en la chevauchant. D'ailleurs, ici on ne parle pas de mer, ni d'océan : mais de surf. Le surf est la grande vague du Pacifique, qui se brise contre le sable, retombant comme une virgule renversée, lourde souvent de plusieurs tonnes. Le surf peut être bon ou moins bon, selon la plage, l'heure et le vent, c'est-à-dire selon que les vagues soient plus ou moins puissantes et régulières. Le surfing est le sport qui consiste à s'éloigner de la plage et à se laisser ensuite emporter sur une vague, soit en appuyant son corps sur sa crête, soit à l'aide de planches de différentes formes et dimensions,

soit encore en groupe et dans des embarcations conçues à cet usage. Rien qu'à Sydney, les surfers forment des centaines de clubs et constituent le public de trois revues spécialisées.

Une contrepartie de ces attraits est le fait que les plages australiennes sont extrêmement dangereuses. Le seul poids d'une grande vague, tombant sur un baigneur inexpert, peut l'assommer et le noyer. La configuration du courant, le rip, change d'un jour à l'autre, et sa vitesse peut atteindre sept nœuds, plus qu'il n'en faut pour entraîner le meilleur nageur vers le large. Pour les enfants et les nageurs moins experts, on a construit des piscines au bord de l'océan. Mais il arrive que des enfants en soient arrachés par une vague plus puissante que les autres. Et bien sûr il y a les requins.

Un soir, alors que tous les baigneurs et les sauveteurs venaient de rentrer, j'ai vu un monsieur tout seul, dans une eau tout à fait calme et qui lui arrivait à peine aux cuisses.Un sauveteur s'est jeté sur lui et l'a entraîné au sec. Quand je m'en suis étonné, il m'a répondu que toute baignade dans une eau non gardée était de la folie : les requins s'approchent même à marée basse, au point qu'il leur arrive s'échouer sur le sable.

Les plages des banlieues nord sont les plus élégantes, et la plus belle de toutes est Palm Beach, à 25 miles du centre-ville. Une péninsule, terminée par un promontoire rocheux, délimite une baie où les voiliers peuvent évoluer dans une eau plus calme. Sur le versant Pacifique, on fait du surfing et entre les rochers on pratique la chasse sous-marine. La baie est entourée de villas et de parcs, où des petits koala, à demi sauvages, se promènent entre les fleurs.

J'ai visité le Life Savers Club de Palm Beach. Les membres sont tous des sauveteurs bénévoles - et même plus que bénévoles, puisqu'ils se cotisent pour les frais du matériel de sauvetage et pour les honoraires des sauveteurs professionnels, engagés pendant les jours ouvrables. Ils peuvent se le permettre, car ils appartiennent tous à la bourgeoisie d'affaires. La mention de mon tour du monde ne les impressionne nullement, puisque le plus courant de leurs voyages, le trip home en Grande-Bretagne, se fait en passant par Singapour à l'aller et par Los Angeles au retour (ou vice versa).

Andy Davies, le secrétaire du Club, était prévenu de ma visite. Mais, en descendant du taxi, je l'ai trouvé agité et essoufflé : " Vous auriez dû arriver il y a une demi-heure, vous auriez pu photographier le sauvetage d'un garçon de 15 ans, emporté par le rip à trois cent yards de la plage.

J'ai d'ailleurs failli me noyer, car mes collègues ont mal calculé l'angle que la corde attachée à ma ceinture devait faire avec la vague, et ont tiré trop fort. Au lieu de me ramener vers le rivage, la corde m'entraînait sous l'eau. Et je ne pouvais leur faire de signes sans lâcher le garçon. Heureusement, l'un d'eux a compris à temps. S'ils avaient tardé quelques secondes, nous étions perdus. "

Depuis leur fondation en 1918, les différents Life Saving Clubs ont sauvé plus de 100.000 baigneurs. Mais il n'est pas d'usage que les personnes sauvées manifestent une reconnaissance particulière - Andy Davies a même été un peu surpris de ma question. Puis il s'est souvenu qu'une fois, en effet, un père sauvé avec ses deux enfants avait laissé 25 pounds à son club : mais c'était un cas très exceptionnel. Pour un Australien, il est naturel de risquer sa vie pour sauver une personne en danger, comme il est naturel qu'un autre la risque pour lui : affronter un danger est la meilleure manière, pour chacun, de se mettre à l'épreuve.

Ce goût de l'épreuve est la particularité qui m'a frappé le plus dans ce continent, que par ailleurs j'ai trouvé vide de contacts humains, vide de tensions, vide de culture et surtout vide de sensualité : les Australiens aiment le défi pour le goût du défi, dans le seul but de se prouver de quoi ils sont capables. Sur la plage, cela se manifeste par le jeu avec le surf et la vocation au sauvetage. Dans les circonstances autrement plus dramatiques des deux Guerres mondiales, les soldats australiens, tous volontaires, ont montré un courage devenu légendaire, et qui les a fait considérer comme les troupes d'élite de l'Empire.

Cette disposition se manifeste aussi dans le quotidien, par exemple dans le naturel avec lequel ils acceptent (et même provoquent) les critiques au sujet de leur société, ou dans leur manque de préjugés au sujet des immigrants grecs et italiens, qui sont en voie de transformer le visage de leurs villes : " Nous verrons bien, ont-ils l'air de dire, si notre caractère national sera assez fort pour les assimiler . " Leur nonchalance vestimentaire pourrait être interprétée dans le même sens : sur la plage, leurs athlètes se promènent avec des serviettes-éponges nouées à la taille, le nez blanchi de crème solaire et l'air de dire : " On verra bien si mon body building suffit à me rendre attrayant… "

C'est pourtant leur point sensible : en dépit de leur body-building, de leurs parades de sauveteurs avec oriflammes et marches militaires, de leurs exploits sportifs et de leurs indiscutables preuves de courage, les hommes australiens ne semblent pas très à l'aise dans leur rôle. On voit rarement des couples. Draguer sur les plages est mal vu, les Australiens ont pour cela un mot d'argot qui en dit long : pigging. (Je n'ai d'ailleurs pas vu beaucoup d'hommes qui le pratiquent...) Moi-même, arrivant de loin, j'ai au début été fasciné par les corps splendides de quelques jeunes femmes. Mais j'ai fini par ne plus leur prêter attention : il n'y a pas de coquetterie dans l'air, elles réagissent à mon regard admiratif avec un étonnement poli, comme pour dire qu'elles ne sont pas là pour être regardées.

Cela pourrait changer avec la nouvelle génération. Les adolescents surfeurs ne sont pas attachés à des clubs de plage ou à des classes sociales, ils migrent d'une plage à l'autre, selon la qualité du surf, avec leur surf-board sur les toits de leurs voitures d'occasion. On les distingue de loin par les chevelures des garçons, blanchies à l'eau oxygénée. Leurs aînés, les life-savers des clubs, les méprisent un peu, parce qu'ils profitent des plages gardées, sans se soucier d'offrir une contrepartie. Mais ils désapprouvent surtout leur apparente liberté avec les filles.

En attendant que ces nouvelles générations mûrissent, les femmes et les hommes d'Australie semblent avoir du mal à se rencontrer. C'est à cause de cela, plus que pour des raisons de statistique, que les hommes consultent les annonces matrimoniales des journaux allemands. Et c'est peut-être pour la même raison qu'en dépit des plages de rêve, des facilités d'immigration et de la relative sécurité par rapport à une guerre nucléaire, que ce continent reste sous-peuplé.

 

Frank HORVAT Photographie

Time machine - Sydney

 

TIME MACHINE - un voyage autour du monde, en 1962-1963.

Photographies en noir et blanc, éditions en français et en anglais

Publication OFF, Rodez, 2004, (tirage très limité)

 

A suivre demain……

 

Publié dans Novembre 2010

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