Suis-je un artiste humaniste ?

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Louis STETTNER

Série  Subway, 1946

 

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Photographie Louis STETTNER

Série  Subway, joueur d’accordéon, 1946

 

Pour Louis STETTNER, né à Brooklyn, New York en 1922, le photographe contemporain est à 98% quelqu’un qui se montre habile, inventif et spectaculaire mais sa proposition reste une sorte de divertissement décoratif. Cela n’a rien à voir avec l’Art dont la seule raison d’être est de toucher l’âme humaine : « L’art n’est pas un divertissement. Tout mon travail va à l’encontre de l’industrialisation et de la déshumanisation de nos sociétés ».

L’émotion, conjuguée à l’originalité de la composition, constitue le dénominateur commun de toutes ses œuvres. Mais ne lui collons pas d’étiquette ; il les refuse : « Suis-je un artiste humaniste ? Je ne sais pas mais Rembrandt était humaniste. Aujourd’hui, très peu de photographes en défendent les

valeurs ».

Louis STETTNER a mis longtemps pour venir à la couleur. Mais c’est devenu un élément important de ses images qu’il traite comme en noir et blanc. Les couleurs rayonnent, éclatent. N’avions-nous pas déjà découvert de la couleur dans ses noirs et blancs? « La couleur fait partie de la photographie. Elle peut souvent être plus qu’un simple aimant vers le réel, devenant pure expression de l’émotion et de l’instant. Il n’y a pas d’image en noir et blanc que j’aurais aimé faire en couleur ».

STETTNER se fera-t-il des ennemis, passera-t-il pour démodé auprès de certains en rejetant le numérique? Je ne crois pas car il différencie le support de création argentique et le moyen de reproduction numérique. Comme pour une peinture de Rembrandt avec l’œuvre originale et sa reproduction. Différence qu’il évoque en distinguant le vrai du faux : « Tout cela n’est guère visible mais ce n’est pas la même chose ; le digital n’a pas sa propre esthétique et reste une imitation de la photographie basée sur les sels d’argent ».

La photographie est un art dans lequel beaucoup d’éléments interviennent : l’intérêt du sujet, la qualité esthétique mais aussi la qualité technique de la pellicule, du papier sensible,…

Et tout cela contribue à la réussite artistique. Aujourd’hui il est devenu presque impossible de réussir du beau noir et blanc car la qualité technique des supports a considérablement baissé. STETTNER craint que, dans dix ans, ces matériaux traditionnels disparaissent : « Ce fut un miracle, durant ces quelques décennies, d’avoir pu bénéficier de bons appareils et de bonnes fournitures. Je continue de réaliser mes propres tirages argentiques en laboratoire ce qui en étonne beaucoup. Je trouve cela tout à fait normal et y prends un grand plaisir. C’est formidable d’être dans le noir. Rien de mauvais ne peut vous arriver dans une chambre noire ».

C’est une aventure pour lui, à chaque fois renouvelée, quand il sort avec un appareil : « Tout à coup, en dix secondes, on peut toucher l’éternité. Et ces miracles arrivent parfois. Avec l’âge tout devient de plus en plus excitant. En photographie, les œuvres continuent de vivre après leur auteur et c’est très réconfortant ».

Il s’étonne aussi de sa notoriété et de la reconnaissance de son œuvre qu’il continue de construire chaque jour. « C’est peut-être un genre de folie mais je garde toujours une passion très vive. Je ne sais pas pourquoi je fais les choses, elles arrivent c’est tout. Je ne cherche pas à être très clair dans ma démarche. ».

Tous les regards sondés par l’objectif de son appareil témoignent d’un monde terrible. La cicatrice des visages et des âmes confirme que tout cela n’a aucun sens. « Tant de misères et tant de souffrances ! Mais il faut garder l’espoir qu’un jour l’humanité pourra résoudre ses conflits et arrêter les horreurs inutiles ». Il considère que c’est aussi le rôle d’un artiste de lutter pour renforcer l’humanité. Il refuse le désespoir et avoue rester éternellement optimiste car il y a tout de même des progrès pour la condition humaine : « Si nous sommes mieux soignés médicalement, si l’espérance de vie augmente, c’est bien. Mais on vit tout de même dans un monde de consommation perpétuelle où les objets deviennent plus importants que les gens ».

La prochaine photographie qu’il fera ? Il ne sait pas car cela dépend des hasards de la vie. Il restera tel qu’il est, fidèle à ses convictions. « Je crois avoir été courageux bien qu’ayant connu d’intenses moments de peur. J’ai essayé de faire de mon mieux et c’est ma plus grande satisfaction. J’ai la possibilité d’être

toujours actif. Je continue de vivre à paris et d’aller à New York, trois ou quatre fois par an. Cette ville me fascine toujours autant, bien que les lieux de vie authentiques disparaissent peu à peu ».

Pour Louis STETTNER, La photographie est un moyen de chercher la vie dans la vie. Il croit avoir trouvé, modestement, quelques petites choses dans ce domaine. Une galerie de New York lui a envoyé un petit globe terrestre comme cadeau avec ce mot : « Vous avez fait du monde un bel endroit ». Et cela l’a beaucoup encouragé. Mais il ignore encore beaucoup de la valeur de ses images. Il nous offre son regard sur la vie et les gens. Sait-il que nous n’existons que par le regard que nous portent les autres ? Louis STETTNER nous regarde et nous sommes vivants.

 

Olivier Delhoume - Mai 2010

 

Publié dans Mars 2011

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