Rose Zehner

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Willy-RONIS-1938.jpg

Photographie Willy RONIS

Usine Citroën, mars 1938

 

C’est l’histoire d’une photographie qui aurait pu rester à jamais enfouie dans un carton.

Fils d’un photographe de quartier, Willy RONIS reprend le studio de son père dans les années 1930. Mais, ennuyé par ce travail monotone, il préfère se consacrer à des travaux personnels et à des reportages pour la presse de gauche, dont il se sent proche. En mars 1938, il se rend aux usines Citroën-Javel pour le magazine communiste Regards. De retour chez lui, il effectue rapidement une sélection de ses photographies qu’il envoie au magazine, sans retenir cette photo qui est sous-exposée. Puis il l’oublie complètement. Par la suite, Willy RONIS sera surtout connu pour ses photographies des années 1950, en particulier celles de Belleville et Ménilmontant. Mais à la fin des années 1970, l’éditeur Claude Nori lui propose de publier une monographie, qui paraîtra en 1980 sous le titre Sur le fil du hasard [1]. A cette occasion, RONIS passe en revue tous ses négatifs et retrouve cette photographie, qu’il décide de publier. A la sortie du livre, l’image est plusieurs fois reprise dans la presse [2].

De son village de l’Orne, une femme de 80 ans, Rose Zehner, reçoit un appel de sa cousine qui l’a reconnue sur cette photographie, publié dans L’Humanité. Elle écrit à Willy RONIS, par l’intermédiaire du journal : « Je puis vous dire que cette femme avait 35 ans et qu’elle vit toujours car c’est moi-même et j’en ai 80. » Ainsi commence une relation épistolaire et téléphonique entre Willy et Rose.

Quelque temps plus tard, un cinéaste, Patrick Barberis, passe dans le Vaucluse et demande à Willy RONIS, qui vit à L’Isle-sur-la-Sorgue, s’il peut faire un reportage sur lui. Au cours de leur entrevue, Willy RONIS lui raconte ses retrouvailles avec Rose, qui, à cet instant précis, téléphone. Transporté par cette histoire, le cinéaste décide d’en faire un film. C’est ainsi qu’n 1982, quarante-quatre ans après la photographie, sera organisée et filmée la rencontre entre Willy RONIS et Rose Zehner, dans l’ancien bistrot de Rose, qui s’appelait autrefois « Où va-t-on ? Chez Lulu et Rosette », non loin de l’usine Citroën. Patrick Barberis en tirera le film émouvant Un voyage de Rose, où la vieille dame – qui n’a rien perdu de sa verve ni de son humour – déroule son histoire et ses combats, entourée d’Henri Alekan et de Francis Lemarque, anciens compagnons de lutte. Orpheline à l’âge de 9 ans, devenue ouvrière très jeune, licenciée en raison de sa trop « grande gueule », puis classée « à l’encre rouge partout », « connue comme le loup blanc », la syndicaliste se révèle un personnage de roman. « C’était un personnage fabuleux », raconte Willy RONIS. « J’ai parlé comme ça tout à trac, et à partir de ce moment, j’oubliais que ça tournait, j’oubliais les lumières, j’étais polarisée sur elle, c’était l’émotion. Quand j’ai entendu « Coupez », je me suis tourné vers le réalisateur, et j’ai demandé :  « Mais, est-ce qu’on doit recommencer, est –ce que c’est fini ? »[…]

Quand j’ai vu le film, à la fin j’ai pleuré [3]. » L’année suivante, Rose Zehner sera invitée aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles, où elle sera acclamée par le public.

 

[1] Willy RONIS, Sur le fil du hasard, Paris, Contrejour, 1980

[2] Willy RONIS, Derrière l’objectif de Willy RONIS, Photos et propos, Paris, Hoëbeke, 2001

[3]  Willy RONIS, interview par l’auteur, 20 septembre 2002

 

Virginie CHARDIN

Paris et la photographie

Cent histoires extraordinaires

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Editions Parigramme


Publié dans Février 2010

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