Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Brassens-et-ses-amis-a-la-plage.jpg

 

 

Photographie Victor Laville

Brassens et ses amis à la plage, été 1942

 

SUPPLIQUE POUR ÊTRE ENTERRÉ SUR UNE PLAGE DE SÈTE (1966)

 

La camarde qui ne m'a jamais pardonné

D'avoir sème des fleurs dans les trous de son nez

Me poursuit d'un zèle imbécile

Alors cerné de près par les enterrements

J'ai cru bon de remettre a jour mon testament

De me payer un codicille

 

Trempe dans l'encre bleue du golfe du lion

Trempe trempe ta plume o mon vieux tabellion

Et de ta plus belle écriture

Note ce qu'il faudrait qu'il advint de mon corps

Lorsque mon âme et lui ne seront plus d'accord

Que sur un seul point la rupture

 

Quand mon âme aura prit son vol a l'horizon

Vers celles de gavroche et de mimi pinson

Celles des titis, des grisettes

Que vers le sol natal mon corps soit ramèné

Dans un sleeping du Paris-Mediterannée

Terminus en gare de Sète

 

Mon caveau de famille, hélas n'est pas tout neuf

Vulgairement parlant il est plein comme un oeuf

Et d'ici que quelqu'un n'en sorte

Il risque de se faire tard et je ne peux

Dire a ces brave gens, poussez vous donc un peu

Place aux jeunes en quelque sorte

 

Juste au bord de la mer, a deux pas des flots bleus

Creusez si c'est possible un petit trou moelleux

Une bonne petite niche

Auprès de mes amis d'enfance les dauphins

Le long de cette grève ou le sable est si fin

Sur la plage de la corniche

 

C'est une plage ou même, a ses moments furieux

Neptune ne se prend jamais trop au sérieux

Ou quand un bateau fait naufrage

Le capitaine crie: je suis le maître a bord

Sauve qui peut! le vin et le pastis d'abord

Chacun sa bonbonne et courage!

 

Et c'est la que jadis, a quinze ans révolus

A l'âge ou s'amuser tout seul ne suffit plus

Je connus la prime amourette

Auprès d'une sirène, une femme-poisson

Je reçus de l'amour la première leçon

Avalai la première arête

 

Déférence gardée envers Paul Valéry

Moi l'humble troubadour sur lui je renchéris

Le bon maître me le pardonne

Et qu'au moins si ses vers valent mieux que les miens

Mon cimetière soit plus marin que le sien

Et n'en déplaise au autochtones

 

Cette tombe en sandwich, entre le ciel et l'eau

Ne donnera pas une ombre triste au tableau

Mais un charme indéfinissable

Les baigneuses s'en serviront de paravent

Pour changer de tenue, et les petits enfants

Diront: Chouette un château de sable!

 

Est-ce trop demander, sur mon petit lopin

Plantez, je vous en prie, une espèce de pin

Pin parasol de préférence

Qui saura prémunir contre l'insolation

Les bons amis venus faire sur ma concession

D'affectueuses révérences

 

Tantôt venant d'Espagne, et tantôt d'Italie

Tous charges de parfums, de musiques jolies

Le mistral et la tramontane

Sur mon dernier sommeil verseront les échos

De villanelle un jour, un jour de fandango

De tarentelle, de sardane...

 

Et quand prenant ma buette en guise d'oreiller

Une ondine viendra gentiment sommeiller

Avec moins que rien de costume

J'en demande pardon par avance a Jésus

Si l'ombre de ma crois s'y couche un peu dessus

Pour un petit bonheur posthume

 

Pauvres rois, pharaons! pauvre Napoléon!

Pauvres grands disparus gisant au Panthéon

Pauvres cendres de conséquence!

Vous envierez un peu l'éternel estivant

Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant

Qui passe sa mort en vacances

Vous envierez un peu l'éternel estivant

Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant

Qui passe sa mort en vacances

 

Georges Brassens

 

"Brassens ou la liberté"

à la Cité de la Musique

211, Avenue Jean Jaurès, 75008 PARIS

jusqu'au 21 Août 2011 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Mai 2011

Commenter cet article