Photos de familles, un roman de l’album

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie anonyme

 

Convoquant l’origine, la filiation, l’appartenance et l’identité, la photo de famille établit un des liens les plus intenses à l’histoire privée et collective ; l’album de famille, sous ses allures de banal compte rendu de la vie ordinaire, cèle un récit violent d’amour et de mort.

Tout un chacun a au moins une fois feuilleté ce livre, consulté ses pages familières : l’album de famille. Vieilles photos, classées et légendées, ou jetées en vrac dans les tiroirs, les boîtes en carton, images de rien vouées à la conservation dévote, ou à l’abandon, l’oubli... Si la pratique sociale de la photo d’anonymes a longtemps été ignorée, voire méprisée, et sa production dévaluée comme genre populaire sans qualité, c’est que ce livre d’images anodines, souvent indigentes, relate l’ordinaire de la vie, chronique sa répétitive banalité. Or, sous son dehors normé et ses rituels, l’album cèle un récit violent d’amour et de mort : le roman familial s’écrit en chambre noire. Car la photo de famille obéit à la mémoire de soi et des siens, interroge l’autobiographie. Elle convoque l’origine, la filiation, l’appartenance et l’identité. Hantée par le secret, l’absence et la présence – leur puissance imaginaire –, elle établit un des liens les plus intenses à l’histoire privée et à l’histoire collective, dont le souvenir mué en fiction se construit à travers ces images, investies du pouvoir d’invoquer les fantômes. De cet essai, publié en 1994 dans la collection “Fiction & Cie” de Denis Roche, Actes Sud propose la réédition actualisée : entre-temps, l’appareil et l’image numériques ont bouleversé la nature de la photo et de l’album de famille, dont l’histoire continue de s’écrire.

S’il est un objet patrimonial intense, une fascinante archive populaire, livre pieux et profane à la fois, grand oublié de l’inventaire des lieux de mémoire, c’est bien l’album de famille. Ce corpus de photos d’amateurs, manifeste de la passion généalogique, jalonne plus d’un siècle de notre histoire ; témoin de ses mues, il offre une chronique aussi riche que les minutiers des notaires, que les sommiers d’annales historiques, un aussi palpitant et conflictuel récit que celui du roman des origines ou de l’autobiographie… Livre d’images au texte volatil, foncièrement oral, l’album recèle le secret de l’entité de famille, il en assure la transmission générationnelle, fabrique sa légende, ou sa fiction, par l’inventaire infini des corps et des visages, meubles et immeubles, bêtes et gens, parentèles et relations, étendu à l’aire sociale de l’école, du travail et du loisir, aux rues et jardins de la paix, comme aux champs de guerres… La photo de famille occupe de tout temps mon travail d’écrivain, tel un talisman du visible qui, dans son humble trivialité, héberge les fantômes d’un imaginaire intime, interroge la présence et l’absence dans les leurres de la représentation… Je me suis très tôt approvisionnée là où échouent en rebut ces images d’anonymes, chez les marchands de vieux papiers, dans les brocantes ou les vide-greniers, les prélevant au petit bonheur la chance, dans un esprit de collecte hasardeuse qui me contente. Cela où que je me trouve, dans mon environ immédiat, ou lors de séjours, en Hongrie ou en Italie, au Brésil, au Japon, au Liban… Car la photo de famille n’est pas une spécificité française, ni même européenne : son empire, immense, s’est propagé et popularisé en même temps que celui de la photographie générale, et l’on mesure mal quel fabuleux gisement documentaire et imaginaire des peuples attend ses découvreurs de par le monde…

Jusque-là, le coût modique de ces images encourageait mon addiction bénigne. Pour trois francs six sous, il m’est arrivé d’emporter une famille entière dans sa valise de carton bouilli… Mais, depuis lors, j’ai vu la cote monter, atteindre des tarifs prohibitifs : à moins de cinq euros, plus un cliché, si piètre soit-il, ne se négocie… Si tout marché est un thermomètre des passions, de quoi celle-ci est-elle faite qui précipite soudain vers ces images naguères négligées, voire moquées, ceux-là mêmes qui ont sabordé leur vieil album personnel, laissé se répandre au trottoir ou dans les décharges les photos qu’il contenait ?

Soudain réhabilitée, la photo d’anonyme, singulièrement celle de la famille, rencontre la faveur des collectionneurs ; au même titre que les photos nobles de l’art et du document, elle est cataloguée, conservée, et même restaurée, exposée. Désormais, milieux institutionnels, musées d’art moderne et galeries se sont emparés de cet objet, l’inventorient, l’accrochent à leurs cimaises ; lui sont consacrés nombre d’articles de revues savantes, d’essais, des chapitres d’Histoire de la photographie, qui l’ignorait jusque-là; des plasticiens, des cinéastes visitent les fonds dispersés… Alors, bonne nouvelle si s’exprime là une résistance tardive, un besoin de compenser, en ces temps inquiets, le dénigrement de la mémoire collective, de son travail, voire le mépris pour sa connaissance ; un besoin de restaurer les repères sociétaux et affectifs ; si émerge le sentiment que l’archive privée concerne tout un, intéressé à sa sauvegarde, à la concélébration tacite de ce qui lie entre eux les vivants, et eux aux morts… La puissante et dérisoire attache que constitue la photo de famille à l’identité, à l’origine et la filiation, au temps long qui structure son histoire ; sa faculté de documenter le passé, de revendiquer l’histoire intime face aux aléas d’un monde globalisé, tout cela concourt sans doute à ce recueil des épaves, de nouveau rassemblées en une fiction de corpus consolant. Chacun l’emporte sous le bras, réparant la perte dans un collector rêveur d’anonymes disparus, légitimant ainsi le passé d’une pratique éminemment populaire, la dignité de la production, durant plus d’un siècle, de ces images confinées à l’usage domestique et local, à l’espace privé, au souvenir partagé…

A ce retour d’un refoulé, ou à cet avènement, on peut trouver la grâce opportune des repentirs. Celui-ci intervient au moment même où la photo argentique, reculant devant le standard nouveau du numérique, est en voie de disparition. Au moment où s’éclipse l’antique album aux pages à fenêtres, voué à la consultation confidentielle, l’exemplaire unique transmis dans le temps long de son existence comme objet de legs familial, dont la rareté suscite la tardive convoitise des héritiers, parfois le litige patrimonial, passions et déchirements… Désormais obsolètes, ces photos anciennes sont reconsidérées, réinvesties d’une valeur intrinsèque. C’est que chacune présente un aspect variable racontant les particularités de son histoire, chacune porte les stigmates singuliers de sa fabrication, de son usage et de ses avatars : carton fort ou papier contrecollé, allant du format contact, du tirage d’amateur à la carte postale avec raison sociale du studio, aux épreuves plus ou moins agrandies, bords dentelés ou surlignés, déclinant la diversité des virages, des sépias et du noir et blanc, des couleurs fanées de l’Agfacolor ou du Polaroïd ; objets qui, par leur vieillissement, déclinent leur identité, datent leur spécificité technique, et le traitement que le temps ou leur possesseur leur a infligé… Leur matière menacée, leur caractère unique (les négatifs sont souvent perdus), leur indigence formelle, leur pathétique anonymat et leur esthétique falote – peut-être surtout leur silence – en tout les distinguent de la production induite par le standard numérique…

Comme toute mutation technologique, l’instrumentalité numérique ne limite pas son effet au marché, elle modifie en profondeur habitus et imaginaire : avec la disparition de l’image argentique, peut-être une nouvelle page de l’album commence-t-elle de s’écrire ? Cela m’a inspiré de reprendre cet essai publié en 1994, dans la collection que dirigeait alors Denis Roche au Seuil, de l’augmenter de quelques pages où interroger la constance de mon rapport à cet objet étrange, prosaïque et mystérieux qu’est la photo de famille, jusque dans ses formes nouvelles…

 

Photos de familles, un roman de l’album

Anne Marie GARAT

Editions Actes Sud

 

Publié dans Décembre 2011

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