Photographie, sinon ils ne vont pas nous croire !...

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Gilles CARON

Le cinéaste et photographe Raymond Depardon, pendant la guerre civile au Biafra, août 1968

 

Dans la collection « Photo poche » un ouvrage sur Gilles CARON, photographe disparu au Cambodge le 5 avril 1970 au cours d’un reportage au Cambodge. Dans une des pages du livre, on peut voir cette photographie et sa légende : « le cinéaste et photographe Raymond Depardon, pendant la guerre civile au Biafra, août 1968. » C’est peu de dire qu’une telle image vous secoue, vous bouleverse. Ce cinéaste, dans une situation terrible, penché sur le plus extrême malheur – un enfant qui meurt de faim – pour « faire une image », ce n’est pas n’importe qui. Raymond Depardon est même un homme d’image des plus respectables, des plus soucieux d’éthique. Et l’on se dit que décidément, il y a quelque chose de fondamentalement blasphématoire dans toutes les postures du regard. Une fois le premier choc passé, on se renseigne, et l’on apprend que Raymond Depardon a insisté pour que cette photo soit absolument montrée. Pour qu’elle figure, sans autre commentaire, dans le livre de Gilles CARON. Comme pour affirmer que cette position dégueulasse (au premier regard, on se dit : comment peut-il filmer, au lieu de… Puis l’on se dit : au lieu de quoi ?…), c’est aussi celle qu’il faut subir pour que puisse surgir une vérité. Pour dire que ces images qui nous touchent, elles sont produites par un regard, par un homme qui se penche, comme ça, sur ce malheur. C’est ce que sa conscience, à ce moment-là, lui impose de faire : non pas courir le plus loin possible de cette horreur ; non pas tenter de sauver une, deux, ou trois personnes dans ce chaos avant de tomber soi-même exténué, mais autre chose, de tout simple, et de très digne. Ce que sa conscience, à ce moment-là, lui impose, c’est de se pencher, pour dire ce drame qui se joue. L’extrême dignité de Raymond Depardon, aujourd’hui, c’est d’insister pour que soit dite, aussi, cette vérité-là.

 

Jean-Michel Mariou

 

Gilles CARON

Photo Poche

Editions Actes Sud

 

DÈS la création de l’agence Gamma, nous avons voulu mieux contrôler nos images. Nous avons eu l’idée de doubler nos reportages : en photographie pour les magazines, et en film 16 millimètres pour la télévision. Nous avions beaucoup d’espoir à ce moment- là quant à l’avenir des chaînes de télévision.

La guerre de sécession du Biafra au Nigeria était déjà une longue histoire pour nous. Nous avions perdu un photographe, Marc Auerbach, dans des circonstances atroces. En août 1968, c’était déjà le deuxième séjour de Gilles CARON. La famine était terrible, je n’avais jamais vu ça, ce décor tropical, d’un vert si tendre, ce silence... Nous le saurons plus tard : nous étions tous manipulés, car les ressources pétrolifères de la région du Biafra étaient un énorme enjeu politique et économique. Le film est passé pendant une vingtaine de minutes à la télévision française. La BBC l’a acheté et voulait me signer un contrat pour que je continue à travailler en Afrique. Quand nous arrivions dans les villages et les missions, nous étions reçus par des Pères catholiques irlandais qui étaient à la fois en colère et complètement désespérés. Seul le mot « télévision française » était important ; quelquefois, Gilles CARON était un peu jaloux, mais il en profitait bien, car tous se focalisaient sur moi et cela lui permettait d’être plus libre. Même si aucun enfant ne nous suivait. Les survivants nous montraient tout : je n’arrêtais pas de charger et de décharger ma caméra, enterrements, dispensaires bondés, c’était l’horreur ! QUE dire d’autre... Chacun de notre côté, Gilles et moi, nous travaillions. Je ne me souviens pas du moment où il a fait cette photographie, je ne pouvais pas penser à ça ; quoi que je fasse, j’avais l’impression que mes images étaient toujours en dessous de la réalité et, à la fin de la journée, j’avais le sentiment de ne pas arriver à enregistrer cette horreur. Si le film n’est passé qu’une seule fois à la télévision, les images de Gilles ont été largement diffusées. Peut-être que les photographies sont plus faciles à regarder que des plans insoutenables. C’est beaucoup plus tard que Gilles CARON m’a demandé s’il pouvait publier cette photo : il était gêné pour moi, mais il l’aimait beaucoup. Un an et demi après, il disparaîtra au Cambodge. Par la suite, j’ai travaillé dans des institutions psychiatriques en Italie, gêné, mal à l’aise, mais déterminé. Je me souviens de cette phrase de soutien de Franco Basaghia : « Raymond, photographie, sinon ils ne vont pas nous croire !... »

 

Raymond Depardon

 

Publié dans Février 2012

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