Peut être aura-t-on sa photo « dans le journal »

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Anonyme (Union photographique française) 1906

235 rue du Faubourg saint Antoine à Paris, 11e arrondissement

 

Au début du siècle, de nombreux ouvriers et employés travaillent dans les ateliers et studios de photographie, dont les activités les plus courantes sont le portrait, les mariages ou la photographie industrielle. Dans le contexte des mouvements fouriéristes et saint-simoniens, qui prônent un système où « l’homme n’exploite plus l’homme, mais l’homme, associé à l’homme, exploite le monde livré à sa puissance », un ouvrier photographe de 31 ans, Jean Baptiste Laroche, entreprend de mettre sur pied plusieurs organisations collectives d’ouvriers photographes parisiens. En 1891, il fonde une Chambre syndicale des employés photographes, qui réunit quatre vingt cinq membres autour d’un bureau de placement et d’une bibliothèque, mais qui fusionnera rapidement, après 1892, avec un syndicat plus ancien, la Chambre syndicale des phototypeurs et des photographes. Parallèlement, il se rapproche d’une personnalité du monde de la photographie parisienne, Pierre Attout-Tailfer, fabricant de plaques et président de la Chambre syndicale des fabricants et négociants en appareils, produits et fournitures photographiques, à l’occasion d’une exposition internationale de photographie que celui-ci organise au Palais des beaux-arts sur le Champ de Mars. Il obtient l’autorisation d’y montrer, à côté des sections traditionnelles consacrées aux différents métiers de la photographie, une « section ouvrière » réservée aux employés et regroupant les travaux d’une quarantaine de ses camarades. De ces deux actions naît l’idée d’une coopérative ouvrière, et le 25 mai 1893 dix neuf ouvriers, tous domiciliés dans les quartiers de la rive droite parisienne et exerçant les professions d’opérateur, retoucheur, monteur, tireur, se réunissent pour constituer une « société coopérative anonyme à personnel et capital variable » ayant pour objet de permettre aux ouvriers photographes d’exploiter leur industrie, et dénommée Union photographique française. Cette coopérative, installée 7 boulevard Ornano, puis 60 rue du Château d’Eau, avant d’émigrer 20 rue Boulitte, dans le 14e, et 58 bis avenue de Neuilly, près de la porte Maillot, sera active jusqu’à la guerre de 1914 (même si le nombre de ses membres diminuera régulièrement), puis périclitera jusqu’à sa dissolution en 1920.

Les associations ouvrières bénéficient alors de la faveur des pouvoirs publics. L’Union obtient deux subventions importantes de l’Etat, des médailles dans plusieurs expositions et surtout des commandes régulières de différentes directions de la Ville de Paris, notamment pour des photographies d’architecture. Conformément aux statuts de la société, qui stipulent que tout sociétaire doit « effacer en toute circonstance sa personnalité devant l’intérêt général », les photographies ne sont jamais signées par leur auteur. Elles se distinguent néanmoins incontestablement des photographies effectuées par les grands studios ou des cartes postales de l’époque, par une grande liberté dans le traitement de la rue parisienne.

Même lorsque l’objet de la commande porte sur l’architecture d’un immeuble, les opérateurs de l’Union photographique française, loin d’éliminer les habitants et les passants comme dans les images de Marville, les accueillent volontiers dans l’image. Certes, l’objet primordial de l’image n’est généralement pas la recherche du pittoresque ni de l’art, mais avant tout le recueil d’éléments documentaires : les caractéristiques, le contexte et les abords des immeubles photographiés. Pourtant, loin de la rigueur qui prévaut communément en matière de photographie d’architecture, une certaine poésie fait l’originalité de ces images de rues où photographes, commerçants, artisans ou badauds semblent de connivence.

Pour les opérateurs de l’Union, tout est documentaire et mérite d’être photographié : l’immeuble lui-même, du trottoir aux cheminées, mais aussi les enseignes et publicités qui envahissent les murs en ce début de siècle commerçant, la boutique du rez de chaussée comme la grand-mère du troisième, les gamins de la rue, le commerçant ambulant qui passe avec sa carriole, la ménagère qui fait ses corses. Et, pour le photographe, on se poste à la fenêtre ou sur le trottoir et l’on pose bien volontiers, comme pour les photos de mariage ou de groupe. Qui sait : peut être aura-t-on sa photo « dans le journal » ou sur une carte postale qu’on achètera pour l’envoyer à sa famille ?

 

Virginie CHARDIN

Paris et la photographie

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Editions Parigramme

Publié dans Février 2010

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