Pas assez près

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Photographie Robert CAPA

Près de Thai Binh, Viêtnam, 22 mai 1954

 

Il y a le dernier été, le dernier amour, la dernière lettre qu’on écrit et la dernière lettre qu’on reçoit ; le dernier voyage ; la dernière chambre d’hôtel au bord de la mer, le dernier bain de soleil ; la dernière soirée flamboyante et douce, colorée comme un jambon qu’on entame, ou fine et transparente comme un verre promené sur l’horizon ; le dernier chant des grillons de la dernière nuit qui enveloppe et qui berce votre dernier sommeil et, qui sait, votre dernier rêve. Chacun pour soi.

Pour celui-là, c’est le dernier jour ; la dernière moustiquaire qu’on écarte au lever, la dernière fenêtre où l’on se penche pour voir le temps qu’il fait ; et puis le dernier reportage et la dernière patrouille, la dernière marche le long des levées de terre entre deux rizières ; la dernière pellicule qu’on met dans l’appareil, le dernier regard qu’on jette au paysage, les derniers moments avant les fins dernières.

Capa disait toujours que si une photo était ratée c’était parce qu’on n’était pas assez près. Mais son « assez près » n’était pas celui des autres, le sien était à la distance où se tiennent l’élégance et le respect, il ne se jetait pas au-devant des gens ni des actions d’éclat, il ne dansait pas la sarabande devant comme font certains, il était ce témoin qui s’efface et qu’on ne regarde pas et qui poussait la discrétion jusqu’à oublier une pile de négatifs sur le bord d’une table de nuit.

Le dernier jour, il y a le juste avant et le juste après.

Juste avant, il prend machinalement la dernière photo, ce genre de photo qu’on fait pour entretenir la cadence, qu’on prend au vol sans s’arrêter, sans même avoir ralenti, entre l’instinct et l’amitié, en arrière des amis et à la face du monde, un geste comme un autre : « pas assez près ».

Juste après, il prend la même photo, mais en couleur cette fois, avec l’autre appareil qui lui bringuebade sur la poitrine ; il se dirige alors vers la droite de l’image et, au moment où il franchit le fossé, il saute sur une mine.

Être né à Budapest et s’appeler André Friedmann, et mourir en Indochine en s’appelant Robert CAPA, après tout ça n’est pas si mal.

 

Denis ROCHE

Le Boîtier de mélancolie

Publié dans Novembre 2009

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