Parade

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Bernard DEMENGE

Série Parade

 

Dans la série intitulée Parade, titre qui évoque les fonctions paradoxales du masque et du déguisement, Bernard DEMENGE se montre, se cache, s'expose et se protège. Ce qui est malmené est le visage de l'auteur, et non pas son image (ici, pas d'effets spéciaux, pas de trucages numériques). Le photographe donne de sa personne. Mais il ne se transforme pas pour autant en femme-girafe ou en femme à plateaux. Ce qui restera inscrit ne le sera pas sur le corps (du moins le lui souhaite-t-on), mais dans le visible de l'image, tel un masque qui viendrait re-dessiner le visage le temps d'une monstruosité réversible. Ces images sinuent entre mise en scène tragi-comique, jeu sur la disgrâce physique, et quelque chose qui serait de l'ordre d'une violence, voire d'une douleur physique ritualisée. Mais les distorsions et les atteintes portées au corps sont rendues supportables au spectateur par la distance spécifique qu'entretient la photographie avec l'évènement réel : elle en est à la fois la mémoire fidèle et l'inépuisable interprète. En cela, le travail de Bernard DEMENGE interroge le processus photographique, trace d'une surface visible définitivement aléatoire et mouvante, et interroge le portrait lui-même, dans son incapacité irrémédiable à saisir l'être qui nous fait face. Le dispositif de départ est pourtant celui de la photographie d'identité : en buste, frontale, bien éclairée. Mais son dévoiement vient ouvrir d'autres images : celles des fantasmes, des peurs et des fantaisies qui nous font un et multiple devant le miroir, en équilibre sur un fil entre les pleurs et les rires.

 

Christian Maccotta 2009

 

 

J’aime les grimaces, faire des grimaces. Ce sont des pratiques infantiles, admises dans certaines circonstances mais généralement réprouvées par les adultes raisonnables.

Les jeunes acteurs sans talent en abusent. Les vieux cabotins ne peuvent plus s’en passer. Les pitres de fin de soirée en sont fiers. Mais les grimaces ne peuvent en aucun cas être rangées dans la catégorie des arts, même mineurs, même minables. Il existe bien quelques concours imbéciles et nombre de pages web indigentes qui traitent du sujet… Le livre de records contient certainement deux ou trois images de visages volontairement déformés par des grimaces exceptionnelles, des photos coincées entre le portrait du plus gros mangeur de boudin et la description de la technique du lancer de noyaux de cerises… Pourtant j’aime faire des grimaces, excuse-moi maman, ce n’est ni joli ni poli, mais j’aime faire des grimaces, depuis tout petit. J’en ai toujours fait. Au début, je ne m’en apercevais pas et progressivement j’en ai pris conscience. Pour mettre les rieurs de mon côté, j’ai apprivoisé cette tendance naturelle, en ponctuant mon discours de mimiques simiesques furtives. Aujourd’hui je ne peux plus m’arrêter. J’ai presque peur de rester le visage immobile… Si je n’exerçais pas régulièrement les muscles de mon visage dans une improbable gymnastique maxillo-faciale devant le miroir de la salle de bain, qu’arriverait-il ? Est-ce que je vieillirais plus vite, couvert de rides ? Est-ce que je deviendrais une chose aussi figée qu’un masque mortuaire ? Je fais des grimaces. C’est un rituel, une activité magique. J’y pensais depuis longtemps. Alors c’est tout naturellement que j’ai développé une série photographique autour de l’autoportrait grimaçant. J’ai rassemblé le matériel minimum (le matériel nécessaire mais avec un investissement financier minimum) pour établir dans mon appartement un petit studio pliable et dépliable à volonté, une sorte de

« photomaton » démontable. Je me suis d’abord photographié en faisant de simples grimaces, mais cela ne donnait rien.

Rapidement, j’ai utilisé les objets ordinaires qui se trouvaient à portée de main. Détournés de leurs usages, ils se sont révélés être d’excellents accessoires pour le visage. Mon stock personnel épuisé, je me suis alors approvisionné dans la famille et dans les différents « bazars » de la ville…Des objets que j’ai essayés à l’envers, à l’endroit, de travers, comme une nouvelle peau que l’on ne sait pas comment ajuster. J’ai fait des listes d’objets. J’ai fait des listes d’actions. J’ai beaucoup essayé, provoquant des rencontres absurdes, modelant mon visage en utilisant sa plasticité naturelle, testant ses limites mais en évitant les douleurs et les blessures. Mon studio improvisé est devenu une petite fabrique d’images absurdes. J’ai cherché des idées non convenues, usant torturant les clichés, poussant les idées convenues dans leurs retranchements. Je n’ai pas cherché à donner du sens à mes images. J’ai même éliminé celles qui évoquaient trop directement quelqu’un ou quelque chose.. Je suis resté dans l’absurdité. J’ai agi presque par pulsion, avec jubilation… Dans ma série précédente « substitution » (détournement de l’usage de la photographie familiale) j’ai beaucoup photographié mes proches, sous toutes les coutures. Je les ai trop photographiés. J’ai fini par penser que les photos à répétition pouvaient les atteindre, détruire quelque chose… Alors j’ai arrêté, presque par superstition. En me photographiant moi-même, je me suis débarrassé de cette culpabilité, je suis rentré dans un rituel ne mettant que moi en jeu, j’ai fait ce que j’avais envie sans ennuyer personne, pas besoin de modèle, de sujet… pas de culpabilité ! Cette série de photographies n’est pas le résultat froid d’une démarche conceptuelle, rigoureuse, réfléchie, planifiée. Avec la grimace, le déguisement, le non-sens, le jeu avec le corps et le visage juste pour rire, je suis revenu à une attitude enfantine. Pourtant ce n’est plus de mon age. Mon visage empâté par la richesse excessive de mon alimentation et par les années se révèle adapté pour cet exercice mais ce qui passerait pour excusable chez un enfant même turbulent, courageux pour un « top modèle » même légèrement vieillissant, dérange sur mon visage ordinaire et mûr manipulé à l’excès. J’assume. J’ai fait ces photos comme si c’était une nécessité, dans l’urgence. J’ai fait un pied de nez mal lavé, des grimaces moches dans un monde salement amoché et absurde pour provoquer un rire un peu sec qui secoue, pas joli, pas poli, comme pour résister.

 

Bernard DEMENGE 2008

 

 

Publié dans Janvier 2012

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