Pain assuré

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Simon COHEN

Ramendage des mailles du chalut en pleine mer sur le Bara Zur, chalutier de 24 mètres

 

La scopolamine me laisse la bouche pâteuse, l’éveil est brutal, les relents de sueur dans la cabine arrière me soulève le cœur plus encore que les odeurs de fuel, d’huile moteur brûlante et de poissons mêlées. J’ai mal dormi, une fois encore, ballotté en permanence dans ma bannette. Le chalutier roule sur lui-même, amplement ; c’est l’hiver, la Mer d’Irlande est capricieuse, les panneaux écarteurs tambourinent sans cesse la coque, violemment, les tempêtes laissent peu de place aux accalmies, difficile de trouver le sommeil. Je dors d’épuisement par phases de huit heures une nuit sur deux, un luxe ; mes hôtes dorment trois quarts d’heure au plus par tranche de quatre heures, de jour comme de nuit, à chaque changement de trait, et ce pendant toute la durée de la campagne de pêche, quand ils ne doivent pas ramender le chalut et se priver de repos.

Ceux-là sont déjà sur le pont, à trier, éviscérer, rincer à grandes eaux la précieuse moisson halieutique, avant de la mettre en cale sous d’épaisses couches de glace d’ici la débarque à la criée du port finistérien du Guilvinec.

Bara Zur, « pain assuré » en breton, tel est mon univers depuis dix jours maintenant. Je partage avec ces cinq marins les 24 mètres d’acier malmenés par la houle. Dans cinq jours, je mettrai pied à terre et bouclerai ce témoignage sur le plus périlleux des métiers. Après la des 440 caisses de baudroie et autre Saint-pierre, mes compagnons reprendrons la mer pour trois nouvelles campagnes avant d’être relevés pour un mois. J’ai embarqué la fleur au fusil, malgré les réticences des Affaires Maritimes, et maintenant  que je sais de quoi il s’agit, la perspective hypothétique d’avoir à y retourner m’enchante peu.

Reportage de vocation photographique naissante, plongée dans la rudesse de l’aventure humaine, je conserve un souvenir ému de l’immense générosité de ces héroïques laboureurs des mers, qui me gratifièrent de ma part de godaille comme à l’un des leurs.

 

Simon COHEN

 

Publié dans Juin 2010

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