Mon père a toujours réfléchi par les yeux

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Jean-Louis DUMAS

Inde, 1993

 

Taquin, tendre, malicieux, vif, noisette. Mon père a toujours réfléchi par les yeux, il a l'œil communicatif et bavard. Il n'a jamais cessé de regarder, d'observer, d'absorber ce qu'il voyait pour ensuite le partager. Il aimait établir des passerelles, créer des liens entre son travail et le reste du monde. Il y a les croquis dont il remplissait ses fameux carnets rouges et les photos, même s'il a peu photographié son univers professionnel. La photo ressortissait davantage du domaine privé.

 

Pendant quarante ans, son appareil photo aura été son compagnon fidèle. Il le sortait à tout bout de champ, mais sans jamais déranger son entourage. Lui qui aime pourtant être le centre d'attention, savait disparaître au proot d'une photo, d'un instant qu'il voulait capter ou qu'il pressentait. Parfois, il orchestrait ses photos, plaçait ses sujets dans le cadre, n'hésitant pas à les faire poser. J'imagine que ces moments, prétextes à échanges avec des inconnus croisés au gré de ses voyages le réjouissaient. Cette façon de faire connaissance, de sortir des sentiers battus lui ressemble. Mon père a toujours été curieux, c'est probablement sa plus belle qualité, la maîtresse poutre de son histoire, qui a guidé sa route et ses choix.

 

Le monde qui l'entoure n'a jamais cessé de le surprendre, c'est ce qui renouvelle son regard tel qu'on le perçoit dans ses photographies. Je me le représente parcourant le monde son appareil en bandoulière ou soigneusement protégé par cette peau de chamois dont il était très fier. Comme un explorateur, il rapportait ses images et les partageait avec nous.

 

Enfant, j'aimais le rejoindre dans la cave de notre immeuble d'alors où il s'était installé un petit labo. Il tirait le rideau vert et sous l'œil rouge de l'ampoule, lentement, les photos se révélaient dans les bacs. Je le revois aussi, son dos rond, penché au-dessus des planches contacts, précis et concentré sur la sélection des clichés qu'il enverrait à ses amis, annotés de quelques mots.

 

Pour nous sa famille, c'était une évidence de vouloir, un jour, réunir ses photos pour "en faire quelque chose ". Mon père en rêvait secrètement, mais sa modestie, car, pour la photo, il l'est, l'aurait probablement retenu. Voici ce rêve réalisé.

 

Sandrine Dumas Brekke

 

Publié dans Avril 2010

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