Les teinturières de Bamako

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Sophie CHIVET

Dans le fleuve Niger, les jeunes apprenties font tremper les cotonnades teintes, les rincent pour ensuite les amidonner.

 

 Avec ses rues bordées de manguiers et de flamboyants et la couleur ocre de la terre omniprésente, Bamako prend des airs de village. La capitale du Mali vit pourtant au rythme d'une grande ville.

Les voitures particulières, les taxis jaunes et les « sotramas », les minibus de transports en commun peints en vert, forment un flux compact auquel se mêlent les Mobylettes, dont les conducteurs se protègent de la poussière avec un masque passé sur le bas du visage. Aux abords des deux ponts reliant le quartier du fleuve, situé en plein centre, au quartier de Badalabougou, au-delà duquel se trouve l'aéroport, les artères sont bien encombrées.

Mais le Niger fait respirer Bamako, lui donnant un petit côté champêtre. Ce fleuve que les Maliens appellent le Djoliba, autrement dit le « sang » en bambara, traverse la capitale malienne avec nonchalance. Ses eaux folâtrent dans la plaine sans qu'aucun ouvrage construit par l'homme ne cherche à les dompter. De même la végétation envahit allégrement ses rives et le chapelet d'îlots qui parsèment son cours.

Il y a aussi, il est vrai, des parcelles cultivées. Dans ce pays sahélien, l'occasion est trop belle de pouvoir faire fructifier la terre. En pleine ville donc, sur les terres inondables se trouvant en contrebas de la route, on fait pousser du gombo, une variété de haricot, du maïs...

Le long du fleuve, l'urbanisme reste d'ailleurs discret et la perspective dégagée. Sur la rive droite, seul l'immeuble de la Banque centrale des Etats d'Afrique de l'Ouest cherche à jouer les gratte-ciel. Sur l'autre rive, le Palais de la culture est caché derrière des arbres et les maisons des pêcheurs bozos. Et c'est là, au bord de l'eau, que les teinturières ont choisi de s'installer pour leur mystérieuse alchimie.

Calées sur les pierres servant d'âtre aux feux de bois, de grosses bassines remplies d'eau et de teinture bouillonnent. Tout autour, les femmes sont affairées. Munies de gants en caoutchouc leur montant jusqu'au coude, elles plongent la pièce de basin d'une blancheur immaculée dans le bain préparé avec des colorants chimiques, seule concession à la modernité...

Inlassablement, elles brassent ces cotonnades damassées de 6 mètres de long. Une fois les tissus teints, il faut les rincer et les apprêter avec de l'amidon. Cette opération incombe aux jeunes apprenties, qui font tremper le tissu dans le fleuve, l'essorent et recommencent encore et encore... Enfin, elles étalent le basin sur l'herbe pour le faire sécher au soleil.

Ce sera l'une des pièces des patchworks sans cesse renouvelés que l'on aperçoit en traversant le pont. Car, un peu plus loin, d'autres femmes ont déployé du linge sur l'herbe. Ce sont les lingères. Le matin, elles vont en ville chercher de l'ouvrage et viennent faire la lessive, ici à côté du pont des Martyrs. Prudentes, elles s'installent en amont des teinturières pour que les vêtements ne changent pas de couleur...

Les hommes en revanche sont en retrait. Assis à l'ombre d'un arbre sur une natte, des pêcheurs préparent leurs filets. Quant aux « tapeurs », ils sont dans des petites paillotes. A l'oreille, on le devine sans trop y croire. Mais si ! Ils tapent pour que le basin revête sa brillance indispensable ! Avec un gros maillet en bois, ils sont deux à asséner en cadence des coups sur le basin qu'ils ont mis à plat sur un tronc d'arbre lisse encastré dans le sol.

Le lustre final est ainsi donné. Les basins sont prêts à être vendus sur les marchés de Bamako ou dans la Maison des artisans, située au coeur de la ville. Sous les arcades de ce vieux marché construit dans le style colonial soudanais, des piles de basins sont alignées ainsi que des indigos de la région de Kayes et des bogolans, ces tissus faits de bandes de coton teint avec de l'argile et des décoctions de plantes. On y trouve aussi des bronzes, des sculptures en bois, des bijoux touaregs, de la maroquinerie...

Mais ce n'est pas le capharnaüm des échoppes du Marché rose ou de ce qui a été reconstruit depuis qu'il a brûlé, en 1993. Car, dans les rues avoisinantes, les commerçants proposent tout ce qu'il est possible de vendre, de la casserole à la peau de serpent, pour faire des fétiches. Et les tailleurs coupent des boubous pour les hommes ou les femmes.

Inutile en revanche de chercher des tisserands. Bien que le Mali soit le premier producteur de coton en Afrique, il exporte l'essentiel à l'état brut. Et importe les basins blancs que les femmes transformeront en une palette de couleurs chatoyantes. Pour teindre juste une partie du tissu, elles vont appliquer de la cire et aussi coudre des noeuds... Ce qui est le fin du fin pour un boubou. Après la teinture, les noeuds sont défaits, laissant apparaître les motifs voulus.

Tantou Sambaké, plus connue simplement comme Tantou, dit qu'il faut trois mois pour faire un boubou de ce genre. Installée dans le quartier populaire de Magnambougou, cette teinturière renommée reçoit dans sa maison atelier les femmes qui viennent passer commande et les guide dans leur choix, avec son album de photos montrant ses plus belles créations.

Mais les teinturières de Bamako dans leur ensemble se sont taillées une belle réputation au-delà du Mali, jusque dans les autres pays d'Afrique de l'Ouest. Pour satisfaire la demande, la teinture artisanale se pratique donc un peu partout à Bamako, au bord du fleuve comme dans les cours des maisons familiales. Ainsi Awa Ly, qui habite le quartier de Korofina et est la troisième coépouse d'un commerçant aisé maintenant à la retraite, fait chez elle de la teinture.

Dans la cour commune aux maisons des quatre épouses et du mari, les bassines bouillonnent sur des feux de bois et les basins sont tendus sur un fil. Même dans ce quartier plutôt résidentiel, cela n'a rien d'étonnant. L'environnement reste rustique. Comme dans les autres quartiers, bon nombre de routes ne sont pas goudronnées.

Il ne faut pas pour autant se croire à la campagne, même si l'on aperçoit, un peu plus loin, des moutons parqués dans des enclos et des montagnes de bottes de paille. C'est une foire aux bestiaux !

A Bamako, le commerce est une activité qui se pratique surtout à l'extérieur. Sur les grands axes, les bas-côtés et les trottoirs sont accaparés par de petits vendeurs ainsi que par des artisans qui fabriquent des meubles, évident des troncs de bois pour fabriquer des mortiers qui serviront à piler le mil...

A la nuit tombée seulement, les couleurs s'estompent, le travail s'arrête. Alors les rues se vident sans être désertées. Devant la devanture d'une boutique ou la porte d'une maison, des gens s'asseyent pour deviser ou regarder la télévision, dont l'écran éclaire la nuit.

 

Brigitte Breuillac

Publié dans Mars 2010

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