Les dieux de Renoir

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Pierre Auguste RENOIR

Les grandes baigneuses, 1887, 115X170 cm, Musée de Philadelphie

 

Il était une fois, dans un pays au passé merveilleux tombé dans le plus plat et le plus dégoûtant des conformismes, un groupe de jeunes gens audacieux et joueurs se préparant à une sortie. Ils étaient peintres et personne ne les attendait. Leur coup d’éclat fait qu’on en parle encore. «  Nous voulions dans nos tableaux des accords gais, de la vie sans littérature. Un matin, l’un de nous, manquant de noir, utilisa du bleu. L’impressionnisme était né. »

C’est le vieux Renoir qui parle ainsi de l’année 1874, et bien entendu les choses ont été autrement plus hasardeuses et complexes. Mais qu’importe : il y a des moments, dans l’histoire, où il faut faire apparaître une rupture verticale dans la sensation et la représentation. Un faux noir a vécu, un vrai noir surgit dans le débordement des couleurs. Quel nom, d’ailleurs, pour un peintre d’âge d’or de s’appeler Renoir. En lisant aujourd’hui ses lettres, ses propos, ses écrits, on est frappé par leur vivacité, leur intelligence, leur engagement radical. Les bourgeois de l’époque ne s’y sont pas trompés en criant au terrorisme, avant de céder devant l’offensive. Mais les petits-bourgeois actuels leur ressemblent par plus d’un côté. De l’académisme croûteux au modernisme décomposé, du puritanisme conventionnel à l’étalage de laideur pornographique, il n’y a qu’un pas, ou un siècle. Comme quoi le mauvais goût a la vie dure, ce qui est normal, puisque l’éternel désir de mort le produit.

Tout se passe en effet comme si le corps humain, pour voir vraiment ce qui est, avait besoin d’opérations périodiques (Proust a bien dit cela, justement à propos de Renoir). La société engendre des robots malades, les grands artistes, d’abord haïs, sont des chirurgiens de santé. Courbet, Manet, Monet, Degas, Renoir, Rodin, Cézanne, les Français, dans cette clinique, se sont distingués. Que s’est-il passé ? A quelques exceptions près, on a oublié la nature naturelle, on l’a refoulée, artificialisée, socialement mécanisée, humainement répudiée. Or la revoici brusquement, sortant de l’onde. Des baigneuses, dites-vous ? Sans doute, mais aussi des déesses. Ici, surprise, un témoin raconte : « Renoir adorait parler religion. Il n’en admettait qu’une, celle de Zeus. Il était pour la Vénus de beauté. Il disait que tout le monde serait heureux si on revenait aux anciens dieux grecs. » Le vieux magicien insiste : « Quels êtres admirables que ces Grecs. Leur existence était si heureuse qu’ils imaginaient que les dieux, pour trouver leur paradis et aimer, descendaient sur la Terre. Oui, la Terre était le paradis des dieux... Voilà ce que je veux peindre. »

Les dieux, on l’a compris, ne sont pas là pour arranger les affaires sociales, ils ne fréquentent pas les lieux de culte, ils se baladent dans la nature, le vent, la lumière, les rivières, les fleurs. On les a vus passer chez Titien, Tintoret, Véronèse, Rubens, repasser chez Watteau et Fragonard, ils sont maintenant populaires, ils déjeunent avec des canotiers, s’amusent au Moulin de la Galette. Vénus peut s’appeler Nana ou Nini, cela ne change rien à sa substance, au contraire. L’Olympia a toisé les bourgeois et les bourgeoises de Paris, les modèles épanouis de Renoir (des bonnes d’enfant lourdes, légères et rondes) achèvent de les renvoyer à leurs grimaces précisément notées par Daumier. Les modèles respirent autrement et affluent vers le peintre pour se faire confirmer une liberté enfouie. Les témoins s’étonnent : Renoir, si on l’embête, devient très désagréable, mais une fois devant son chevalet, son éternelle cigarette aux lèvres, il se met à siffler, à fredonner des chansons que lui serinent des filles, « s’extasie sur leur beauté que seul son œil leur découvre ». Cet œil est nouveau, il n’en finit pas de s’émerveiller, il ne croit pas au compas, il célèbre l’irrégularité des phénomènes, la terre n’est pas ronde, tout est singulier. Sans bouger, dans une vie de travail réglée, chaque détail devient abondance et générosité. Moins romantique que Renoir, tu meurs. Matisse a admirablement témoigné de cette ivresse chez ce satyre étincelant tordu de douleur. « Arrêtez, dit-il un jour à Renoir, vous n’en pouvez plus. » A quoi Renoir, reprenant son pinceau dans ses mains presque paralysées, répond : « La douleur passe, Matisse, la beauté demeure. » Une autre fois, un journaliste lui demande comment il fera quand il ne pourra plus se servir de ses doigts. « Je peindrai avec ma queue », dit Renoir. Ou encore : « Je pourrais peindre avec mes pieds. » Ou encore, ce dialogue avec un médecin : « Vous avez eu la syphilis ? - Non, mais je

n’ai rien fait pour l’éviter. » Une autre fois : « C’est bien dommage qu’on ne puisse pas raconter plus tard que je peignais entouré de nymphes et couronné de roses, ou bien encore avec une belle fille sur les genoux, ce qui devait être bien gênant. » Tête des dévots devant ce simple art poétique : « Il faut que ça baise. »

Le Salon des faux dieux académiques s’émeut. Les tableaux sont refusés, il faut les exposer à l’écart. Sollicité de rejoindre la marginalité révolutionnaire, Manet, le grand aîné, refuse : "J’entre au Salon par la grande porte et lutte avec tous." Renoir, au fond, l’approuve. Un jour, on décrochera les autres et on restera seuls entre dieux. Version politique de l’aventure : « Puisque vous aimez la République, pourquoi ne vois-je pas des Républiques aussi belles qu’étaient les Minerves ? Vous l’aimez donc moins que les anciens leurs dieux ? » On n’est pas là pour revenir à on ne sait quel gothique à gargouilles, ni pour souscrire à la falsification des Grecs par un imaginaire collectif « romain ». Il y a un goût français transversal (celui de François Ier) qu’il faut réinventer par amour. L’amour, oui, sous toutes ses formes, à commencer par le bain (bonjour Cézanne, Picasso, Matisse). « Je voudrais un club libre, sans inscription, n’ayant aucun nom. Je voudrais n’être compris que de vingt personnes. Ce serait un immense succès ». Lucide Renoir : « Un tableau est la chose qui entend le plus de bêtises ». On lui demande si Van Gogh était fou. Réponse : « Pour faire de la peinture, il faut être un peu fou. Je le suis moi-même. Quant à Cézanne, c’est la camisole de force. »

Les peintres montrent ce que la poésie dit. Les Poésies de Lautréamont, à la même époque, ouvrent une nouvelle ère, annoncée par Baudelaire, poursuivie par Rimbaud. « L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres. » Injonction peu entendue, si on en juge par le déluge réaliste et naturaliste, transformé de nos jours en industrie. Renoir déteste Millet : « Ses paysans sentimentaux me font penser à des acteurs déguisés en paysans. » Il n’aime pas non plus Zola ou Hugo (« ce raseur, ce poseur »). Il leur préfère, avec désinvolture, Alexandre Dumas ou La Fontaine (« Il y a tout dans La Fontaine »). Il pense qu’en littérature aussi bien qu’en peinture, on ne reconnaît le véritable talent qu’aux figures de femmes (exemple : la Natacha de Tolstoï dans Guerre et Paix). Il se délecte des « petits pieds des femmes de Goya ». Rubens le comble (« En voilà un qui n’était pas à une fesse près ! »). Tout cela, encore une fois, dans une perspective de dieux concrets : « On ne veut plus de dieux, et les dieux sont nécessaires à notre imagination ». Wagner ? Non, Bach ou Mozart, et surtout ce « chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre », Don Giovanni. L’art ennuyeux, « en redingote », épate le public ? « Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n’en fabriquions pas encore d’autres, mais je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse ». Attention, la joie n’est ni la dérision ni la rigolade de notre actualité illettrée et violente. Matisse le savait, qui parle avec une émotion étrange de Renoir « noble » et « héroïque », « agonisant, et cependant déterminé à fixer toute la grâce du désir et toute la beauté de la nature, toute la joie du vivant en une scène où la mort n’aurait pas de place - possession des hommes pour toujours - bénédiction sans mélange ».

 

 

Philippe Sollers

Le Monde des livres, 12 juillet 2002

 

 

Publié dans Janvier 2011

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