Le salut du boy-scout et la bénédiction papale

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie William KLEIN

Isabella Albonico, pour Yves Saint Laurent, 1963

 

En 1954, le directeur artistique du magazine américain Vogue, Alexander Liberman, remarque le travail d’un jeune peintre et photographe américain établi à Paris, William KLEIN, et lui offre un contrat d’exclusivité pour Vogue France. « Ses images avaient une violence que je n’avais jamais connue dans le travail de quiconque », raconte-t-il. « Les tirages étaient durs et sans compromis. L’aspect fortement graphique des rues m’intéressait beaucoup. Il y avait un merveilleux talent iconoclaste, qui saisissait ce qu’il voyait [1]. »

William KLEIN ne s’intéresse guère à la mode, qu’il observe d’un œil grinçant et ironique, mais y voit l’occasion de financer ses autres projets et de s’amuser. « Comment faire une photo de mode, le rustre que j’étais n’en avais pas la moindre idée au départ. Comment éclairer ? Quel appareil ? Que demander au mannequin ? Comment ne pas nous rendre ridicules tous les deux ? Je me figurais que c’était une espèce de rituel aux règles secrètes, au vocabulaire codé, dont j’ignorais les arcanes. Mais ça m’amusait d’essayer. […] Ce fut donc un ton parodique à la Satchmo que j’essayai de donner à mes photos de mode […] Sauf qu’il s’agissait d’une affaire gravissime –vendre le magazine, garder son job, garder la foi, rester dans le coup. A cette époque médiévale des médias, Vogue était non seulement, pour beaucoup de femmes, leur manuel de savoir-vivre, mais aussi leur ration mensuelle de culture [2]. »

 A l’époque, Paris restait le symbole de la mode et de la haute couture et, chaque saison, les plus grands mannequins et photographes faisaient le déplacement pour réaliser les photos qui paraîtraient dans les magazines. Les femmes se ruaient avec curiosité sur ces revues pour se tenir au courant des dernières tendances et copier leurs modèles préférés. Pour tirer parti de cette image de marque, William KLEIN a l’idée d’utiliser le décor parisien dans ses mises en scène. « Mes photos étaient aussi un commentaire sur les photos de mode ce cette époque. Les attitudes, les poses piquées du ballet classique me faisaient rigoler. Je les exagérais, je les reprenais dans mon petit théâtre de l’absurde », se souvient-il [3]. « Je me pliais à l’obligation de montrer les vêtements. Une image bien piquée, tous les plis, les boutons. A cette condition je faisais à peu près ce que je voulais quant au reste : décor, attitudes, situation. […] J’aboutissais à une parodie de la photo de mode chichiteuse. Un geste que je demandais souvent combinait le salut du boy-scout et la bénédiction papale. Enfin, tout ça, pour moi, ça revenait à : « Vise un peu, une photo de mode », et, pour la fille : « Vise un peu, une duchesse [4] ! »

Dans cette image, William KLEIN détourne le cliché de la photographie de mode, où les passants esbaudis cherchent à se placer dans le cadre, et il blanchit les visages à la gouache. « Pour s’excuser, Vogue citait Kafka : …les sans visage voient converger les cortèges qui sortent simultanément des trois rues sans se céder le passage l’un à l’autre et s’entremêlent  [5]… » 

 

[1] John Heilpern, William KLEIN, Photographs, an Aperture Monograph, Aperture, 1981

[2] William KLEIN, Mode In & Out, Paris, Seuil, 1994

[3] William KLEIN, In and Out of Fashion, film, 86’, 1993

[5] Mode In & Out, op.cit.

 

Virginie CHARDIN

Paris et la photographie

Cent histoires extraordinaires

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Editions Parigramme

Publié dans Février 2010

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