Le maestro l'appelle Ismaël

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

 Photographie David Douglas DUNCAN[1]

 

 

 

 

Photographie David Douglas DUNCAN

Picasso jouant avec ses enfants Paloma et Claude, devant « les baigneurs de la Garoupe »  dans l’atelier de la Villa Californie à Cannes

 

Drôle d'histoire quand même ! Un photographe de guerre américain, de Kansas City, pas spécialement cultivé, qui ne connaît que vaguement le travail de Pablo Picasso, vient frapper à la porte de sa villa cannoise La Californie le 8 février 1956 parce que, neuf ans avant, à Istanbul, Robert Capa lui a dit un soir : "Tiens, tu devrais aller voir Picasso un de ces jours". En neuf ans, entre Corée, Palestine et Indochine, il n'en trouve pas le temps. Avant d'aller enfin en Provence, il fait faire une bague avec une cornaline afghane gravée d'un coq dont le dessin lui évoque Picasso et y fait inscrire les noms DUNCAN Picasso. Jacqueline l'accueille, Picasso le reçoit dans sa baignoire et lui dit "Personne ne m'a jamais photographié dans mon bain. Où est votre appareil photo ? Allez-le chercher tout de suite !" Et c'est parti pour 17 ans de complicité, et même plus, car DUNCAN continuera avec Jacqueline après la mort de Picasso. Il dit « maestro », le maestro l'appelle « Ismaël » : le fils aîné rejeté par son père, le nomade chassé loin de chez lui ? ou le héros de Moby Dick ? Va savoir !

David Douglas DUNCAN a été un très grand photographe de guerre, il a su rendre la peur, l'horreur, la lassitude des combattants. Il ressentait sans doute au combat (il fut officier des Marines avant de travailler pour Life) une tension aiguë qui s'est traduite dans l'intensité tragique de beaucoup de ses photographies de guerre. Chez Picasso, tranquille, baigné d'un climat étonnamment amical et tolérant à son égard, ce n'est plus le même photographe : les facéties du maestro, les simplicités de la vie familiale et surtout la documentation du travail, à la fois des oeuvres faites et de celles en train de se faire, font l'essentiel de ses photographies. Tout est calme, simple, joyeux, et, pour tout dire, serait un peu monotone si n'y surgissait à chaque instant la force de Picasso. DUNCAN, lui, n'est guère plus qu'un enregistreur, doué certes, mais sans étincelle. Peu d'images attirent l'oeil de par leur composition même, leur structure, leur force intrinsèque. Bien sûr, on se pose sans cesse la question, devant ces images, du « naturel » de Picasso : il se livrait entièrement à DUNCAN, ne lui imposant rien, ne lui interdisant rien, mais en même temps l'ascendant qu'il avait sur lui était sans doute la manière la plus sûre de gérer son image, d'être à peu près certain que cet admirateur et ami ne ferait rien de contraire aux désirs implicites du maître, serait son « assistant photographique » dans la construction de son mythe. Après tout, on pourrait dire que Picasso, avide de visibilité, fut aussi un des plus grands comédiens du XXème siècle

 

Exposition Picasso à l’œuvre.

Dans l’objectif de David Douglas DUNCAN

Musée La Piscine

25 Rue de l'Espérance

59100 Roubaix

Jusqu’ au 20 mai 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Mars 2012

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