Le long périple des réfugiés d'Afrique

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Yonathan WEITZMAN

Travail réalisé d'août 2006 à août 2008

Réfugiés venus pour la plupart du Soudan et d'Erythrée, ils sont des milliers à traverser le désert du Sinaï au péril de leur vie pour tenter de rentrer en Israël. Le photographe israélien Yonathan WEITZMAN  est un des seuls témoins de ce drame méconnu. Ceux qui parviennent à traverser la frontière, comme ces soudanais, sont secourus par l’armée israélienne qui les mène dans des camps militaires. Ils sont ensuite transférés dans un centre de détention où leurs identités est vérifiées.

 

 C'est une rue piétonne coincée entre les deux gares routières de Tel-Aviv. Agences de change, échoppes à shawarma, coiffeurs "afro" et boutiques de téléphone s'enchaînent sur 300 mètres de mauvais bitume couvert de papiers gras. Ni surfeur stylé ni jeune cadre pressé dans ce quartier. Envahi par les klaxons et les gaz d'échappement des minibus, Neve Sha'anan est déserté par la faune branchée de Tel-Aviv. Ici vivent les laissés-pour-compte de la croissance israélienne, les marginaux de tout poil. Et depuis un an, des milliers de réfugiés, venus pour la plupart du Soudan et d'Erythrée, qui donnent à l'endroit un cachet improbable de "Little Africa".

Ismaïl Ahmed est l'un de ces nouveaux venus. La quarantaine débonnaire, ce père de famille qui a fui les massacres du Darfour a ouvert début avril un petit cybercafé. Les enfants soudanais s'y rassemblent pour d'interminables parties de jeux en réseau. Le soir, Ismaïl donne des cours d'anglais et d'informatique à leurs parents. Le succès venant, il s'apprête à changer son parc d'ordinateurs. A la devanture, il a accroché une guirlande de drapeaux frappés de l'étoile de David. Le signe de la reconnaissance qu'il voue à son pays d'adoption. Le témoin du parcours inespéré qu'il a effectué en l'espace d'un an.

C'est le 1er juillet 2007 qu'Ismaïl a posé le pied en Israël, avec sa femme Halima et leurs quatre enfants. "A onze heures moins le quart, précisément", dit-il. Après sept heures de marche harassante dans le Sinaï, la famille avait réussi à tromper la vigilance des troupes égyptiennes et à se faufiler derrière la clôture barbelée qui marque la frontière avec l'Etat juif. "On est partis du Caire, entassés à l'arrière du pick-up de notre passeur bédouin, une couverture sur la tête", raconte Ismaïl. Après vingt-quatre heures de repos dans un campement à proximité de la frontière et une ultime marche dans la caillasse, les réfugiés sont en vue de la délivrance. "Il y avait un ravin d'environ 60 mètres de long, complètement à découvert. On a abandonné toutes nos affaires, même les bouteilles d'eau. Le guide nous a dit que si l'on entendait des coups de feu, il fallait continuer à courir. On a fait une brève prière, j'ai pris un enfant sur le dos, un autre par la main, et on s'est élancés. Cinq minutes plus tard, on était sur un chemin de sable, de l'autre côté de la frontière. On a fait exprès de laisser de

grosses empreintes de pas. Une heure plus tard, une jeep de l'armée israélienne nous récupérait. On était sauvés."

Comme Ismaïl et sa famille, des milliers d'Africains se sont infiltrés en Israël ces derniers mois. L'antenne du Haut-commissariat pour les réfugiés de Tel-Aviv recense environ 4 000 Erythréens et 3 500 Soudanais. Jusque-là, la plupart d'entre eux vivaient au Caire : opposants au régime d'Asmara, qui fait peser sur l'Erythrée un socialisme autoritaire à la cubaine, ou rescapés du Soudan Sud ou du Darfour, où les janjawids, miliciens à cheval à la solde de Khartoum, sèment la terreur. Le travail du photojournaliste Yonathan WEITZMAN, réalisé d'août 2006 à août 2008, restitue leur arrivée chaotique en Israël, du périlleux passage de la frontière à leur prise en charge par les autorités, qui hésitent entre détention, reconduite à la frontière ou permis de résidence temporaire.

Les solutions envisagées ont changé au fur et à mesure que l'afflux de réfugiés prenait de l'ampleur. A l'origine du phénomène, la répression sanglante d'une manifestation, par la police égyptienne, au Caire, en décembre 2005, qui avait fait 27 morts. Du jour au lendemain, des centaines de familles ont décidé de fuir en Israël. Considérés comme ressortissants d'un "pays ennemi", les réfugiés soudanais ont d'abord été incarcérés.

Mais face à l'engorgement des prisons et sous la pression de l'opinion publique, émue par les récits de "génocide" au Darfour, les autorités locales ont été obligées d'en relâcher une partie. Les heureux élus en profitent pour se faire embaucher dans des kibboutz ou les hôtels d'Eilat, station balnéaire de la mer Rouge. L'aubaine arrive aux oreilles de ceux restés au Caire qui, à leur tour, prennent le chemin du Sinaï. Dans la foulée, des Congolais, des Ivoiriens et des Ghanéens qui fuient la misère de leur pays, s'en vont aussi tenter leur chance.

A l'été 2007, débordé par ce qu'un de ses dirigeants qualifie de "tsunami humain", Israël décide de sévir. Une annexe à la prison de Ketziot, dans le désert du Néguev, est bâtie à la hâte. Au mois d'août, violant la Convention des Nations unies sur les réfugiés dont il est signataire, l'Etat juif renvoie en Egypte 48 demandeurs d'asile, en majorité darfouris. Le tollé déclenché incite le gouvernement à délivrer un mois plus tard des permis de résidence temporaire à 600 réfugiés soudanais. Parallèlement, le premier ministre Ehoud Olmert somme son voisin égyptien de verrouiller sa frontière. Message reçu. Les troupes déployées dans le Sinaï tirent désormais à vue. Le Caire parle de 16 morts depuis le début de l'année mais selon Sigal Rozen, du Forum pour les droits des réfugiés, "le chiffre est en fait beaucoup plus important. Il y a des corps le long de la frontière que personne ne vient relever". Aujourd'hui, le rythme des arrivées a ralenti.

Comme Ismaïl, les Soudanais d'Israël s'efforcent de bâtir leur nouvelle vie. Une entreprise compliquée par les atermoiements du gouvernement sur la question. "On n'arrive pas à comprendre ce que veut Israël, dit Mohyeddin Abdallah, patron d'un petit café de Neve Sha'anan, qui tient lieu d'hôtel de fortune pour les Soudanais sans domicile. Notre statut n'est toujours pas déterminé." A ce titre, le

dernier signal en provenance du gouvernement n'est guère rassurant. Son projet de loi sur "la prévention des infiltrations" est passé en première lecture à la Knesset. Il punit par la déportation ou par une peine de prison de cinq à sept ans toute personne entrée illégalement en Israël. Les candidats à la traversée du Sinaï sont désormais prévenus.

 

Benjamin Barthe

 

Publié dans Décembre 2010

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