Le désir de l’American way of life est bel et bien vivant

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Yann GROSS

Myrto, Sarah et Stefan, série Horizonville, 2005

 

En ralentissant le temps de l’exploration, au guidon de sa mobylette, Yann GROSS, photographe Suisse, né en 1981, développe une enquête ethnographique sur un groupe humain vivant dans son fantasme. Recréer l’univers d’une culture américaine dans une vallée Suisse n’a pas de sens, si ce n’est de s’inventer une nouvelle identité culturelle qui fait lien entre un ensemble d’individus. La composante sociologique de ces pratiques va bien au-delà des loisirs, pour proposer un nouveau modèle de vie quotidienne. C’est une construction d’un fantasme collectif dans le réel. “Bienvenue dans le désert du Réel”, nous dit Slavoj Zizek.

L’univers artificiel diffusé dans les imaginaires par le spectacle cinématographique et télévisuel vient trouver ici une adaptation dans la réalité quotidienne d’une portion de territoire suisse, loin, très loin des montagnes rocheuses du Grand Ouest, mais très loin aussi de toute réalité de la vie en Amérique. Les différentes manifestations et rassemblements qui cimentent le lien entre tous ces individus revêtant la panoplie du rêve américain viennent lui donner une force de réalité. Il ne s’agit sans doute pas de recréer un morceau d’Amérique sur une portion de la vallée du Rhône, mais bien plutôt de véritablement créer une nouvelle culture, de nouvelles pratiques, de nouvelles identités, dans une fusion de la réalité territoriale Suisse avec l’imaginaire hollywoodien de l’American Way of Life.

Yann GROSS ne cherche pas à expliquer ce phénomène socioculturel singulier, ni même à le dénoncer et encore moins à s’en moquer. Il développe une approche douée d’empathie, c’est-à-dire d’intelligence de l’humain. Comme le personnage du film de David Lynch, The Straight Story, parcourant l’immensité de l’espace américain sur un mini tracteur, il ralentit le rythme de sa vision, en parcourant la vallée qu’il explore avec une mobylette et une remorque lui permettant de camper là où il posera son trépied. Par cette approche patiente et positivement curieuse, il se fait accepter par la population humaine qui fait l’objet de son investigation photographique. Il obtient ainsi une confiance qui lui permet de développer plusieurs régimes de représentation complémentaires, du portrait posé en pied jusqu’à l’instantané des rites et fêtes rassemblant cette tribu. Des paysages révélant les manifestations architecturales de cette diffusion de l’imaginaire américain au bord des routes, sur fond de montagnes alpines, renforcent l’étrangeté calme de cette conflagration entre deux univers. C’est de l’humanité au début du vingt-et-unième siècle que nous parle Yann GROSS. Sous l’emprise de la mondialisation, c’est-à-dire d’un contact facilité par la communication technologique entre des cultures lointaines, les communautés humaines se réinventent des identités et pratiques qui participent d’une créolisation joyeusement bricolée.

 

Pascal Beausse

 

Publié dans Mai 2010

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