La belle époque du zoo humain

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Guillermo Antonio Farini avec ses Earthmen lors d’une exposition au Royal Aquarium de Londres, 1885

 

A partir de 1850 et durant un siècle, les expos universelles servaient aussi à exhiber des « sauvages ».

Folie ! L’Occident a inventé de toutes pièces le « sauvage ». Les détails de cette édifiante page de notre histoire, qui s’est déroulée sur plus d’un siècle, ont été oubliés. Photographies, peintures, sculptures, films et abondants documents, permettent de mesurer comment le racisme, la ségrégation ou les thèses eugénistes ont pu contaminer les opinions publiques. Le phénomène d’exhibition s’impose progressivement, au carrefour de l’histoire de la science, de la colonisation et du monde du spectacle, car avec les grandes expositions universelles qui auront lieu entre 1851 et 1958.

Quarante mille individus seront capturés et exhibés comme des animaux dans les expositions anthropozoologiques, les pavillons coloniaux, les spectacles de cirque ou de music-hall, les musées anatomiques, les galeries foraines de monstres », les villages exotiques itinérants. Les scientifiques ont à porté de main des spécimens vivants et les théories évolutionnistes trouvent, avec le sauvage, le maillon manquant qui relie l’homme à l’animal. Une coupure est alors instaurée entre deux humanités, où l’une serait « normale » et l’autre « anormale ».

Un milliard quatre cents millions de personnes auraient fréquenté ce type d’expositions en Europe, en Asie, en Amérique et en Afrique du Sud. Difficile, aujourd’hui, d’imaginer la puissance de ces attractions, soutenues par la presse, la vente de cartes postales et d’images. Un phénomène qui, sans émouvoir les politiques, les intellectuels ou l’opinion publique, va se mondialiser avec le « zoo humain ». Un concept inspiré par les freak shows de l’Américain Taylor Barnum, et créé par Karl Hagenbeck, en 1874, lorsqu’il met en vitrine une famille de six Lapons à Hambourg.

Soixante dix zoos humains composés d’Indiens, de Cinghalais, de Patagoniens, de Massai….seront présentés par l’entreprise Hagenbeck, qui développe à travers le monde un véritable trafic humain. Il sera le premier fournisseur de Geoffroy Saint Hilaire, le directeur du Jardin zoologique d’acclimatation, à Paris. En 1877, il organise avec un groupe de Nubiens et d’Esquimaux, le premier des trente « spectacles ethnologiques » qui y seront régulièrement présentés jusqu’en 1890. Un million de visiteurs s’y rendront en 1883.

Quarante villages exotiques, destinés à montrer le sauvage dans les expositions universelles et à justifier les missions civilisatrices de colonies, sont répertoriés à la fin du XIXe siècle, de Lille à Marseille, de La Rochelle à Nantes. Des caravanes itinérantes regroupent également animaux, décors et populations venues des empires coloniaux. Parcourir des rues constellées de paillotes, acheter des souvenirs, observer des peuples exhibés, devient une véritable distraction qui va perdurer jusque dans les années 20. C’est sans doute cette proximité qui a tué le genre, conclut l’historienne Sandrine Lemaire, car lorsque l’on découvre l’envers du décor, et qu’on  s’approche de l’autre, on le considère davantage comme « normal ».

 

Frédérique Chapuis

 

Exhibitions

L'invention du sauvage

Musée du quai Branly

37, quai Branly 75007 – Paris

Jusqu’ au 3 juin 2012

 

Publié dans Janvier 2012

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