L’oeuvre oubliée

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Emile SAVITRY

Bar de la rue Pigalle, un apache [Voyou violent, bandit (majoritairement parisien), de la zone, idéal-type du jeune criminel parisien, agissant avec violence, au début du XXe] et sa protégée, Paris, 1938

 

Peintre d'abord, Emile SAVITRY, né Dupont à Saïgon en 1903, " avait plus d'une corde à son art ", écrit Claude Roy en 1972 : " Peindre, photographier, voyager (ne rien faire). Mais ce qui ne l'intéressait pas c'était de réussir. " C'est peut-être pour cette raison que son œuvre est restée dans l'ombre.

Après des études à l'école des beaux-arts de Valence puis aux Arts décoratifs de Paris, il expose ses toiles en 1929 à la galerie parisienne Zborowski, présentées par Aragon qui rédige la préface du catalogue. L'exposition est un succès mais SAVITRY, ami des peintres et des surréalistes Derain, Brauner, Dominguez, Prinner, Malkine, Desnos, aime vagabonder. Il part avec Georges Malkine dans les îles du Pacifique " sourire aux Maori ", se souvient Claude Roy, et se consacre désormais à la photographie. Revenu en France un an plus tard, en 1930, il débarque sur le port de Toulon, où il découvre le guitariste manouche Django Reinhardt qui joue avec son frère dans les cafés. SAVITRY les amène à Paris pour leur faire connaître le monde du jazz. Les boîtes de Pigalle mais aussi le café du Dôme et la Coupole où se retrouve tout ce que le Paris des années 1930 abrite d'artistes, d'écrivains, d'intellectuels venus du monde entier passent sous l'objectif de SAVITRY (l'après-guerre les verra au Tabou et à La rose rouge). Il est un des leurs, parnassien de cœur (il résidera successivement rue Boulard et boulevard Edgar Quinet), il fait à cette époque la connaissance du groupe Octobre : les frères Prévert, Raymond Bussières, Paul Grimault, Marcel Duhamel, Lou Bonin. Une véritable amitié le lie à Jacques Prévert, qui lui rendra hommage dans un poème inaugurant sa dernière exposition de peinture à Antibes en 1963.

Grand reporter à ses heures, il photographie les réfugiés venus d'Espagne qui se rabattent sur Perpignan après les émeutes de Barcelone en 1937. Après guerre, avec Brassaï, Ronis, Doisneau, Ylla et Ergy Landau, Savitry aide Raymond Grosset à relancer l'agence Rapho, pour laquelle il travaille. Il est aussi photographe de plateau sur les films de Marcel Carné ; il immortalise ainsi la toute jeune Anouk Aimée et le mauvais garçon Serge Reggiani dans La Fleur de l'âge en 1947, film maudit qui réunit Carné et Prévert à Belle-Île, sur un tournage qui sera interrompu au bout de trois mois. On le verra sur quelques films de Jean Grémillon mais ce sont ses photos de nu qui lui valent un véritable succès, au Japon en particulier. Il communique à travers elles " son émotion devant une attitude… ou simplement le rare bonheur d'avoir capté l'instant fugitif où la lumière a joué sur un corps ", écrit-il en 1957.

Dans les années 1950, il réalise de nombreux portraits d'artistes et de leurs œuvres, de comédiens, d'écrivains : Giacometti, Prinner, Brauner, Charlie Chaplin, Edith Piaf, Brigitte Bardot à 16 ans, Colette… Surpris par la maladie, Emile Savitry, " ouvrier sans spécialité de la vie ", selon la jolie formule de Claude Roy, la termine comme il l'avait commencée, en peintre " trop vivant pour se vouloir artiste ".

En 1960 il reprend la peinture et en 1963 abandonne définitivement la photographie,

Il meurt en 1967.

 

Sophie Malexis

 

 

Publié dans Février 2011

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