L’image est-elle banale?

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Quatre personnages anonymes

 

Ce tirage sur cartoline aux dimensions modestes m’intrigue depuis que je l’ai déniché. Tout d’abord, sa carte ivoire est belle, et les marques de crayon apposées aux coins de l’image nous rapprochent de l’auteur du tirage. L’image ne représente pas un grand paysage, ni un portrait marquant, ni même une œuvre majeure de l’histoire de l’art. Non, simplement quatre personnages assis, immobiles. L’image est-elle banale? Un premier regard peut le laisser croire, mais une meilleure lecture nous révèle un certain nombre de critères de forme et de caractère suffisants pour nous attacher au document.

La forme pour commencer. La composition donne un sentiment de stabilité; une verticale sépare l’image en deux parties égales. Deux textures différentes constituent la paroi sur laquelle s’appuient les personnages, à gauche une grande porte, des gonds proéminents nous indiquent que nous sommes à l’intérieur d’un espace protégé. L’apparente solidité de cette porte nous suggère une prison. Sommes-nous dans la cour d’une prison? A droite, un simple mur crépi.

Verticalement, l’image est composée de trois surfaces d’égale hauteur. Tout d’abord, le sol se signale par l’ambiguïté de sa nature. Ne seraient-ce les habits des quatre personnages pour nous laisser penser à une saison chaude, le sol pourrait sembler être couvert de neige, mais non, il s’agit sûrement d’un sol rustique fait d’herbes et de sable. La zone centrale est occupée par les quatre anonymes, et la partie supérieure de l’image découvre largement la porte et le mur.

La partie centrale a ceci de marquant qu’elle représente ces hommes vus à leur niveau, c’est-à-dire près du sol. Le photographe était certainement accroupi. Ce cadrage donne le sentiment d’une certaine proximité entre le photographe et les sujets. Pris d’en haut, la démarche aurait eu quelque chose de « voyeurisme » ou de condescendant. Cet angle donne aussi à la perspective des jambes allongées du troisième personnage un effet particulier; cela rappelle le Christ mort de Mantegna. On voit quatre postures différentes, mais seul leur rapprochement apporte une impression particulière et une nouvelle compréhension. Si nous regardons séparément ces personnages, il n’est pas certain que ce sentiment apparaisse; ensemble, cela s’éclaire, il semble qu’ils soient contraints d’attendre.

Cette scène hors du commun montre des caractères différents. L’homme aux espadrilles, à gauche, est désemparé et impatient. Le deuxième, apparemment plus âgé semble résigné. Le port de lunettes et ses mains croisées lui assignent un statut d’homme instruit ou au moins réfléchi. D’ailleurs, il assure une attitude apparemment  détachée. Le troisième personnage vient de changer d’attitude; en dépit de la situation précaire, l’habitude lui a fait adopter une posture devant l’objectif. Quant au quatrième, il semble inquiet et tendu.

Comment poursuivre l’analyse, les apparences sous entendent une situation dramatique, mais aucun signe ne peut le confirmer, encore moins documenter un événement particulier, juste une époque peut-être, les habits aident à cela : la scène date des années quarante.

Seule une information inscrite au dos du tirage permet de localiser la scène. Il est inscrit le nom de la ville italienne « Orvieto ». Cette ville historique a été bombardée durant la dernière guerre, est-ce un indice suffisant pour nous aider à comprendre la situation de ces quatre jeunes détenus?

Daniel Hennemand

Photographe et  s'occupe depuis plus de vingt ans de la gestion de fonds photographiques

 

Publié dans Janvier 2011

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