L'amour de la Pomme

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie olivier de chappedelaine 2007

Le métro de New York (New York City Subway)

 

« Une telle variété de puanteurs laisse à penser que c’est l’été. C’est l’asphalte cuisant qui ajoute cette pointe de piment. Un inconfort sans fin : ce n’est pas possible, la terre va entrer en collision avec le soleil. Certains batifolent comme des imbéciles autour des bouches d’incendie ouvertes, d’autres se dirigent vers le bout de la ville. Le sud, la plage où le balai de l’air marin époussette toute cette misérable schlingue. Alors ils dégringolent tout au fond du plan de métro, et s’y nichent comme des piécettes de toutes origines. Ce qu’ils trouveront sous leurs pieds, ce ne sera pas du bitume, mais quelque chose de plus mouvant.

 

Tous les coups de soleil de demain sont à l’affût. Les têtes pivotent frénétiquement à la recherche de l’endroit idéal. C’est la ruée des pionniers pour obtenir une concession. Ici, on sera bien. On essaie de se remémorer la formule secrète pour être à l’aise sur la plage, le théorème de la serviette. On grésille sur le barbecue. Cent façons d’accommoder l’être humain. La preuve crissante de la dernière visite à la plage colle au goulot du tube de crème solaire. Tous en chœur, demandez : Tu peux m’en mettre dans le dos ? Le soleil porte à ébullition ce melting-pot, et tout remonte à la surface, les métissages séculaires, les pigments cachés. La pincée d’épices. Les rivalités tribales de nos ancêtres se réduisent chez leurs descendants à une résistance inégale aux UV. Les gens soulignent l’idée qu’ils se font de leur corps par des débardeurs, des shorts, des tee-shirts trop serrés. Allez, on enlève tout. Et n’oubliez pas vos cicatrices préférées.

 

Tout disparaît dans le sable. Les objets se perdent dans le sable comme les gens se perdent dans les rues. Trouvent refuge sur les rivages du nouveau monde. C’est la maison de retraite chic des souches de tickets qu’on ne fabrique plus depuis des années, des mégots qui ont connu des jours meilleurs, des pinces de crabes. Le bois échoue en provenance des terres natales. Les bouts de polystyrène fraîchement naturalisés récitent le serment d’allégeance et la liste des présidents à la moindre provocation. Des mouettes sales patrouillent le secteur, en évitant les algues clochardes et leurs confidences déchirantes. La rumeur court que quelqu’un, là-bas, est en train de manger un sandwich. Parasites et charognards entreprennent de vaines missions, s’épuisant en coups de bec. Les mouches bourdonnent et sautillent sur les morts réels ou apparents. Avec son détecteur de métaux, l’illuminé zigue et zague selon son schéma cohérent, ou par simple habitude, pour éviter les projectiles que lui jettent les ados. Ça lui rapporte gros, on n’imagine pas. Le nombre de clefs perdues aujourd’hui s’inscrira dans la moyenne journalière du nombre de clefs perdues. Les hypocrites se plaignent de la qualité du sable, comme si eux-mêmes n’en souillaient pas l’étendue, tout comme les charognards, qui arrachent à l’après-midi des lambeaux de réconfort.

 

C’est la ligne de front de l’antique vendetta entre ville et nature. Il faut choisir son camp. Chaque grain est un commando en reconnaissance, qui teste les points faibles puis fait son rapport. Voici quelques endroits où s’insinue le sable : les yeux, les sandwiches, les chaussures, sous les lits, le cuir chevelu, les moquettes, les planchers de voiture. Les entrejambes et les cortex et les centres de décision. Les gamins et leurs seau déplacent ce tas de sable d’ici à là-bas pour défaire le dessein secret des marées. Il a fallu des siècles pour y parvenir, et maintenant ce n’est plus qu’une ruine. Telle est la règle : la violence est délibérée, la beauté accidentelle. Leurs châteaux se dressent fièrement sur des terrains spongieux, et pourtant, malgré leur enthousiasme, seul un infime pourcentage de ces enfants finit par faire carrière dans le bâtiment, c’est tout de même étrange. C’est l’été, l’école est finie, mais le sable a des leçons élémentaires à dispenser. Ce qu’ils façonnent, ce sont des villes, si friables, si minuscules qu’elles soient. L’ordre humain imposé à la nature. Le sable glisse entre les doigts, mais personne n’en tire les conclusions nécessaires. Sur nos entreprises enfantines. Ce qu’ils bâtissent ne peut pas durer. Ces gratte-ciel fragiles ne sont que trop faciles à détruire.

 

Cette bande de sable chevauche l’un des méridiens magiques du globe : si on nage assez loin on aboutit en Angleterre, si on creuse assez loin on aboutit en Chine. C’est ce qu’on raconte. Les enfants font du yo-yo à la lisère de l’eau : ils s’élancent quand ils ne risquent rien, s’enfuient quand approche une vague. Avec une régularité mécanique et déprimante. Singeant les parents et l’impitoyable métro-boulot-dodo. Parfois, une semaine de boulot suffit à vous pulvériser en sable, à vous réduire en particules. Ceux qui habitent près des voies rapides reconnaissent le bruit des vagues. L’océan trafique le flux et le reflux, c’est son fonds de commerce. Les parents se ruent pour apprendre à nager à leurs rejetons. Ferme les yeux. Alors, tu vois, c’était pas si terrible, dit la mère à l’enfant. Il recrache de l’eau de mer. Courant et contre-courant sont les mains du monde qui vous agrippent pour vous sauver des villes et de leur influence. Infrastructure invisible des vagues. Des événements survenus à des milliers de kilomètres trouvent leur sens ultime dans ces douces petites conséquences qui mendient sur la côte. Fais la planche, fais le noyé et échappe à la société, sans bruit ni poids, il n’y a plus que toi et les forces qui t’ont poussé ici, t’ont mis à part. Sans ancrage. Bien protégé. Il est possible de rester ici, de renoncer à la ville, de nager dans l’autre sens. La direction de leurs dernières brasses du jour est un serment de fidélité. Regarde le joli coquillage.

 

Même ici, les voisins sont trop près. Une HLM horizontale. On exècre les voisins, leur conversation bruyante et grossière, leurs misérables chansonnettes. On envie les voisins d’être si bien équipés pour l’expédition. Ouais, ils ont compris le truc, avec leur glacière perpétuelle et leurs fauteuils gonflables dernier cri. Qu’est-ce qu’ils vont encore nous sortir, un Grillmaster 9000 ou simplement un grand cuisinier. Juste au moment où on commençait à être bien, voilà qu’un coup de vent ou un voyou vient tout gâcher. Traité de gringalet, on se jure de devenir Hercule. Prière de rajuster : ce qui dépasse du maillot de bain, ce qui réagit naturellement aux changements de température, les bords timides de la serviette, ton attitude parce que ça commence vraiment à m’énerver moi je me donne tout ce mal tu peux pas te détendre un peu pour une fois. Ça n’est sans doute par le bon moment pour une rêverie érotique, mais le panorama soutient le contraire. Tous ces trucs qu’elles dissimulent quand elles s’habillent pour le monde civilisé. Si vous clignez des yeux, vous allez rater ça : ce père qui fait sa démonstration annuelle d’affection pour son fils. Voir ça ; c’est comme regarder le soleil en face. Il y a de quoi être aveuglé.

 

Là-bas, de lentes péniches évacuent pneus et exilés, flèches noires voguant dans le bleu de l’air. Des bidules en bois garantissent l’équilibre. En haut de la jetée, des pêcheurs embrochent l’espoir sur des hameçons et lancent l’appât, en attendant le grignotage. Sur les flancs de la jetée, les bernaches se cramponnent avec une ténacité révélatrice : elles bénéficient d’un loyer protégé. D’un bout à l’autre de la promenade, les visiteurs trouvent leur vitesse de croisière. Sous la promenade, on remise les candidats malheureux à la mairie. Des stands de coquillages improbables. Un vendeur de hot-dogs international. Ce qui était vrai pour les citoyens il y a cent ans est encore vrai aujourd’hui. Une génération après l’autre, on s’étonne de l’air marin comme si on était les premiers à le remarquer. Ils gardent pour eux les étranges sentiments que suscite la nouveauté de l’horizon après tant de jours sans horizon. Que faire de pareilles idées. Les vieux de la vieille connaissent tout ça. Nous sommes les rediffusions qu’ils ne peuvent s’empêcher de regarder. Les vieux de la vieille vous diront que chaque planche de la promenade a un nom secret et une histoire à raconter. Ce qui est inexact. Après tout, ça n’est jamais que du bois mort.

 

Hors saison, l’endroit est mort. Ne le répétez pas, mais la Grande roue est un rouage de la grande machinerie de la métropole et quand elle cesse de tourner, c’est tout le système qui lâche. Les attractions foraines ne sont que des façades pour des choses plus secrètes. A doses homéopathiques, le recours régulier aux autos tamponneuses évite de péter les plombs au volant. Chérissez la peur d’un boulon mal serré, des inévitabilités statistiques, de la toxicomanie du responsable, que suggère son regard vitreux. Les vénérables sièges de métal sont repeints chaque saison. Un métal sombre comme une tache là où les gens posent leurs mains. On n’a pas encore inventé la peinture d’attractions foraines qui résisterait aux agents corrosifs de la sueur des terrifiés. Pas d’échappatoire, tout le monde doit faire un tour de Cyclone. Une boucle de ruban soulevée par la brise, qui s’affaisse ici, se cabre là. Ça paraît tellement branlant. Les poutrelles et les montants ? Des cure-dents et des pailles. C’est dans les vieilles terreurs qu’on fait les meilleurs frissons. Des couples d’amoureux font la queue nerveusement. Le cousin des champs, fraîchement débarqué, est entraîné sadiquement par ses cousins des villes. Pour l’effrayer, ils inventent des histoires effrayantes sur le taux d’accidents, mais quand les barres de protection se referment sur eux, ils sont influencés par leurs propres mensonges.

 

Trop tard pour reculez. Criez, si ça peut vous soulager. Accroche-toi à ma cuisse, comme prévu. Citoyens d’une nouvelle ville vertigineuse. Ça monte, ça descend. On tournoie par ici et l’océan s’abat sur vous en une vague qui annonce la catastrophe, on tournoie par là et on s’écrase contre les gratte-ciel, les immenses façades de brique. Les montagnes russes, c’est votre esprit essayant de concilier deux propositions contradictoires. La terre et l’espace, le ciment et l’air, la ville et la mer. La vie et la mort. Vite, il faut choisir. La ville et la mer ne s’entendent pas, il en a toujours été ainsi. Deux lutteuses qui s’insultent, deux vieilles ennemies jurées. Ce tour de montagnes russes, c’est elles qui échangent des coups, et ce sont leurs bras qu’on parcourt, on plonge et on s’envole et on plane et on roule sur des muscles qui ondulent sans trêve. Si seulement elles cessaient de se chamailler à notre sujet. Ça y est : le vertige. Ivre du panorama, ballotté par la marée, roué de coups, titubant entre ce qui est et ce qui pourrait être. Mais qu’est-ce qu’il attend pour intervenir, l’arbitre ? C’est un massacre. Fermez les yeux. Détendez-vous : vous ne verrez pas le temps passer, et déjà ce sera fini. »

 

 

Extrait de « Le Colosse de New York »
de Colson WHITEHEAD

Editions Gallimard

Publié dans Février 2010

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