Il s’appelait Tournachon

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

Photographie NADAR

Félix, Paul et Ernestine vers 1863 – 1865


NADAR aura tout fait en double : il s’appelait Tournachon et il signait NADAR ; dessinateur, il écrit ; photographe, il expose les impressionnistes ; caricaturiste, il écrit des nouvelles, se fait publiciste, critique de théâtre, politicien, mémorialiste. Un siècle plus tard, nomenclateurs et lexicographes se chamaillent encore à son sujet : NADAR était-il « aéronaute » ou « aérostier » ?

En somme, il excelle dans la confusion : nombre de photos prises par d’autres, Disdéri, Carjat, par exemple, lui sont attribuées. Dément-il ? Non, il est ailleurs. En ballon, notamment, tandis que, boulevard des Capucines, au 35, ses aides innombrables s’emploient, sur trois niveaux, à « nadariser » tout ce que Paris compte comme célébrités. Résultat de cette extravagante industrie : quatre cent mille plaques de verre, dont on estime qu’un dixième à peine serait de la main du maître.

Quoi de plus normal alors que l’exposant se soit décidé à poser en compagnie de ses deux plus fidèles collaborateurs, sa femme, Ernestine, et son successeur dans l’art des portraits officiels, Paul, son fils ? En amateur affairiste, pris au piège et débordé, il a couru se mettre en place derrière eux, se baissant comme on fait toujours dans ces cas là, par crainte de dépasser et que le haut du crâne soit coupé, relevant alors la tête pour se remettre dans l’axe de la visée, tandis que Paul, en place depuis trop longtemps, semble adossé contre lui-même, et qu’Ernestine, rompue à l’art du quant-à-soi, fait le vide et laisse à demi tomber ses paupières.

Comme tout le monde, n’est-ce pas ? Non, voyez comme le chahut du monde se range à leur côté, débordant autour de la toile de fond qui était censée les contenir ; en haut, à gauche, à droite, l’atelier s’est mis de la partie, il prend la pose, il est dans le champ. Du coup, comme pour le contrarier, la robe dépasse, le tissu sur la table aussi. On est déjà chez Max Ophuls, dans une sorte de ronde : photo, portrait, photo, portrait….

 

Denis ROCHE

Le boîtier de mélancolie

Publié dans Octobre 2009

Commenter cet article