Et Weegee démystifia Hollywood

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie WEEGEE

Les mannequins symboles d'anonymat et d'artificialité du monde du cinéma, 1950

 

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Photographie WEEGEE

WEEGEE, l'homme au cigare, parmi des masques d'artistes et de personnalités, 1951

 

Los Angeles, 1947. Le photographe troque les cadavres new-yorkais pour le cinéma. Très vite, son œil s'écarte des paillettes pour capter la trivialité de la fabrique à rêves. Usant du montage et de la distorsion, il livre un travail artistique qui influencera Warhol. Voilà un WEEGEE bien inattendu... Où sont passés les accidents de la route, les incendies, les foules voyeuses qui l'ont rendu célèbre à New York ? Il faut croire qu'en 1947, " WEEGEE the Famous ", le photographe star à l'éternel cigare, en a eu assez des cadavres et des scènes de crime. Il est parti pour Hollywood. Sans pour autant perdre son humour grinçant, toujours à la limite du mauvais goût.

Dans ces images surprenantes, sans aucune retenue, WEEGEE se livre à une démolition en règle du vernis glamour qui recouvre Hollywood. A l'origine, WEEGEE était parti à Los Angeles pour faire du cinéma - il a d'ailleurs eu quelques rôles -, mais très vite il en a eu assez de ce qu'il a appelé ce " pays des zombies ". Il s'est appliqué à prendre des milliers de photos qui n'ont qu'un but : dévoiler les dessous peu reluisants de la machine à rêves. Alors que les studios cultivent l'illusion d'acteurs toujours beaux et photogéniques, WEEGEE préfère montrer un cirque grotesque où tout sonne faux. Les starlettes exhibent leurs fesses et leurs seins. Les icônes du septième art mangent salement. Elles ont le crâne dégarni ou le visage mangé par les micros. Mais, comme à New York, ce sont surtout les coulisses qui intéressent WEEGEE: il photographie avant tout la foule qui assiste émerveillée et bouleversée au défilé des stars, les expressions extrêmes des fans qui pleurent d'avoir raté un autographe, les groupies grimpées sur des échelles pour apercevoir leur idole, ou les enfants fatigués d'attendre qui se curent le nez. Derrière les paillettes et l'extraordinaire, WEEGEE débusque l'ordinaire et le trivial, non sans cynisme : à Hollywood comme partout, tout le monde fait des affaires, y compris les banques, les prêteurs sur gage et les pompes funèbres, dont il collectionne les enseignes lumineuses.

Pour couronner le tout, WEEGEE s'est livré à toutes sortes d'expérimentations photographiques. Distorsions, montages et doubles expositions, qui rappellent souvent l'époque du surréalisme, sont autant de recettes anti glamour. Il déforme le visage de Marilyn Monroe ou celui de Judy Garland pour en faire des caricatures, il crée des regards doubles et des corps déformés qui évoquent Kertesz. Certaines images ont une force étonnante, comme lorsqu'il reproduit à l'infini le regard de Jerry Lewis, ou qu'il met en scène son propre visage dans un placard, à côté du masque en caoutchouc de Staline. Mais ces artifices qu'affectionnaient les sérieuses avant-gardes des années 1930 sont ici pris avec désinvolture : WEEGEE les met au service de blagues pesantes, de calembours pas toujours subtils. On voit le photographe, les yeux démultipliés, s'abîmer dans un décolleté ou s'étonner devant un talon démesuré. Pour souligner la vulgarité d'Hollywood, WEEGEE n'hésite pas à y joindre la sienne. Les musées respectables avaient déjà mis du temps à apprécier ses photos de cadavres. Pas étonnant que, devant ces clichés impertinents, tantôt brillants tantôt lourdingues, ils aient jusqu'ici fait la fine bouche.

 

Claire Guillot

 

 

 

Publié dans Janvier 2012

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