Braceros

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Céline ANAYA GAUTIER

Bateys de la région frontalière dominico-haïtienne et dans la région de San Pedro de Macoris, mars à mai 2005

 

 

Chaque année, des milliers d’Haïtiens fuient en République Dominicaine dans l’espoir d’une vie meilleure. Ils tentent d’échapper à la misère qu’ils connaissent dans leur pays. La grande majorité d’entre eux n’ont pas de papiers et ne peuvent pas entrer légalement en République Dominicaine. Des réseaux très organisés de passeurs et de buscones (trafiquants haïtiens et dominicains) leur font miroiter des emplois illusoires et leur demandent des sommes exorbitantes pour leur faire passer la frontière. Les buscones soudoient les fonctionnaires afin que les travailleurs migrants sans papiers puissent passer les postes de contrôle militaires mis en place pour les intercepter.

Nombre de ces migrants restent pris dans ce système et passeront le reste de leur vie dans des bateys (des camps de travail) insalubres. Les braceros (terme, d'origine espagnole, désignant le manœuvre, l'homme qui travaille de ses bras) travaillent quinze heures par jour, sans garantie de salaire ; les plus expérimentés parviennent à couper une tonne et demie de canne, payée à peine 1 euro en ticket de rationnement. Les femmes, elles, tentent d’assurer la survie du batey, tandis que les enfants d’Haïtiens nés en République dominicaine ne sont reconnus par aucun des deux gouvernements.

On estime à 250 000 les enfants apatrides en République dominicaine. Céline Anaya Gautier et Esteban Colomar ont pu s’introduire dans ces plantations grâce à deux prêtres, Christopher Hartley et Pedro Ruquoy, qui ont travaillé quotidiennement sur le terrain pour accompagner et défendre ces hommes réduits en esclavage.

Le regard sensible que pose Céline Anaya Gautier sur le monde des coupeurs de canne haïtiens, ses photos d’une profonde humanité, accompagnées d’un texte de Jean Marie Théodat (géographe haïtien), ont immédiatement obtenu le soutien inconditionnel de Vents d’ailleurs. L’édition de ces photos sous forme de beau livre s’impose pour atteindre un public beaucoup plus large et pour permettre une sensibilisation et une mobilisation sur la durée. Le livre est une pierre supplémentaire contre l’indifférence et l’oubli.

 

Esclaves au paradis

Céline ANAYA GAUTIER et Jean Marie Théodat

Editions Vents d’ailleurs

accompagné d’un CD qui réunit les chants des braceros et des ambiances des bateys, enregistrés par Esteban Colomar.

 

 

 

Céline ANAYA GAUTIER et Esteban Colomar ont pu s’introduire, non sans risques, dans des camps de travail, les bateys, grâce à deux prêtres, Christopher Hartley et Pedro Ruquoy, présents sur le terrain pour aider, défendre ces hommes, femmes et enfants réduits en esclavage. Ils séjournent ainsi dans les bateys de la région frontalière dominico-haïtienne et dans la région de San Pedro de Macoris, de mars à mai 2005.

Ils partagent la vie des coupeurs de cannes haïtiens et des habitants des bateys. Ne devant pas être repérés pour leur propre sécurité, ils accompagnent comme « missionnaires », les deux pères catholiques, Hartley et Ruquoy. Leur reportage est un cri d’alerte. Ce qu’ils proposent comme photos et archives sonores est sans détour. Un témoignage cru, mais plein d’humanité, sur ce qui a été longtemps du domaine de l’inconcevable et du fantasme.

On y voit l’existence d’hommes, de femmes, d’enfants, résignés, terrifiés, réduits à l’état d’animaux de somme , considérés et destinés à finir leur vie comme tels, sans aucun recours depuis plusieurs générations et peut-être encore pour longtemps. Quelques semaines après ce reportage, le père Pedro Ruquoy est renvoyé en Belgique, après avoir partagé 30 ans de sa vie avec les coupeurs de canne. Il lui est reproché de trop médiatiser la situation des bateys. Certains industriels du sucre l’ont condamné à mort…

Au superbe décor caraïbe de la République dominicaine, il y a un envers terrible. Des zones de non-droit, dans la construction ou dans les plantations de canne, les bateys, où vivent des Noirs. Exclusivement des Haïtiens. L’album de Céline ANAYA GAUTIER (texte de Jean-Marie Théodat), c’est d’abord la conclusion, d’une extrême densité, de mois et de mois passés dans ces bateys. Des mains qui parlent autant que les visages, des natures mortes à l’intérieur des cases…

Des femmes, quelques vieillards, des enfants apatrides, donc sans école et souvent sans soins, des hommes surtout : un monde d’hommes venus de Haïti pour la récolte, la zafra, et espérant, fortune faite, s’en retourner. La loi du sol s’imposait encore en 2004. Sans conséquence pour les enfants haïtiens, à qui on refuse les papiers. En auraient-ils qu’ils ne seraient que des Dominicains très noirs, tout aussi expulsables de fait. Vers un pays dont certains ne connaissent pas la langue. Le gouvernement dominicain sait qu’il est hors la loi. Mais l’incapacité des autorités haïtiennes à protéger qui que ce soit et l’utilité de ces travailleurs sans droit comme bouc émissaire, dès que monte la tension sociale, valent bien quelques accrocs…

 

Christophe Wargny

 

Publié dans Septembre 2010

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