Act

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Photographie Denis DARZACQ

Pour la série « Act »

 

Entre ses mains, un appareil photo devient un instrument de sortilèges. Une baguette magique. Comment expliquer autrement le pur enchantement que Denis DARZACQ fait surgir dans ses images sur les handicapés, exposées à la galerie Vu', à Paris ? Il photographie des corps parfois difformes, qu'on devine gauches, maladroits, désynchronisés. Qu'on devine seulement, car DARZACQ le fait oublier en captant une gestuelle pleine de grâce, avec une élégance rare. On ne peut s'empêcher de le comparer à Diane Arbus, qui triomphe au Jeu de paume (1). Quelle superbe coïncidence d'agenda. Fascinée par les freaks, les phénomènes de foire, l'Américaine, disparue en 1971, n'arrivait plus à voir l'humanité qu'à travers ces derniers, jusqu'à détecter l'étrangeté monstrueuse chez les gens les plus ordinaires. DARZACQ adopte la démarche opposée, en révélant la beauté là où on ne la voit pas.

Agé de 50 ans, formé à l'Ecole des arts déco de Paris, sa ville natale, Denis DARZACQ a peu à peu affiné sa méthode de travail. Unique à notre connaissance. Ses sujets de prédilection touchent aux minorités, aux populations stigmatisées ou simplement ignorées. Après avoir fait ses armes au quotidien Libération, il réalise que le reportage pur et dur n'est pas sa tasse de thé, tant il se refuse au témoignage compatissant, à enregistrer le réel tel qu'il se présente. Lui préfère le contourner pour mieux le dévoiler, en donnant la parole à ses modèles, avec le seul langage audible en photographie, celui du corps. Ainsi, peu après les émeutes de Seine-Saint-Denis survenues en 2005, le photographe avait demandé à de jeunes danseurs de rue, de hip-hop ou de capoeira, hommes et femmes de toutes origines, d'effectuer des sauts acrobatiques devant son objectif. Son idée consistait à arrêter l'image au moment où les corps semblent voler au ras du bitume, s'extraire de l'apesanteur terrestre dans des contorsions baroques, extatiques, sur fond de décors urbains. C'est aérien, gracieux, léger, envoûtant. Ces clichés ne nécessitent aucune légende. Car, de façon évidente, DARZACQ illustre dans chaque scène l'énergie culottée de toute une jeunesse, tenue à l'écart et promise à « La Chute », le titre de sa série.

Son travail avec les handicapés n'est pas si différent. Là encore, il les met en scène. Après les corps glorieux, que pouvait-il entreprendre avec des corps considérés - à tort - comme piteux ? Comment les faire parler à leur tour ? Et que leur faire dire ? Le photographe s'est adressé à des centres spécialisés de Brest, de Miami, et à Mind the Gap, une troupe d'acteurs handicapés de Bradford, en Grande-Bretagne. Son projet, qu'il présentait en montrant ses précédents ouvrages (La Chute et Hyper, là encore des vols acrobatiques mais saisis dans des rayons de supermarché), a suscité l'enthousiasme des institutions.

Accidentés de la route ayant perdu leur motricité, tétraplégiques, mongoliens, déficients mentaux, jeunes, adultes..., DARZACQ a accepté de travailler avec tous ceux et celles avec lesquels il pouvait communiquer, ne serait-ce que par l'intermédiaire des éducateurs sachant décrypter les volontés de ceux qui ne peuvent pas parler. Il leur a demandé d'imaginer une scène, un geste, quelque chose qui les sorte de l'image conventionnelle qui leur colle à la peau.

Photographe de plateau à ses débuts, DARZACQ s'est toujours souvenu de l'effet magique du mot « action », qui donne l'autorisation aux acteurs de s'oublier pour incarner un personnage. Comme il l'avait déjà pratiqué avec les danseurs, il a commencé les séances par cette injonction - reprise en titre pour la série sous sa forme contractée « Act » -, qui a le pouvoir de propulser chacun dans une autre dimension.

Le résultat est magnifique. Dans des décors splendides choisis en collaboration avec les sujets - un parc, une forêt, une rue ouvrière de Bradford, les salles du musée des Beaux-Arts de Brest -, Denis DARZACQ dirige une chorégraphie pleine d'étrangeté. De surprises sur la capacité de personnes impotentes à utiliser avec grâce ou humour leur différence. Les angles bizarres de leurs membres.

Image après image, les corps un peu trop gros, ou un peu trop maigres, dialoguent, se répondent. Le photographe les saisit souvent dans un équilibre précaire. Dans des postures qui évoquent les performances de danseurs contemporains, relançant la dynamique du mouvement par des ruptures successives de positions de jambe, de dos penchés en arrière ou basculés vers l'avant. Parfois le corps s'abandonne totalement. Comme pour ce garçon qui a accepté de quitter sa chaise roulante sans laquelle il se sent nu, vulnérable, privé de sa carapace. La seule chose qu'il pouvait faire était de rester allongé sur un tapis de feuilles mortes, apportant à l'ensemble sa fragilité, une pause, une émotion sans égale.

Ce qui rend ces images si touchantes est que le handicap n'en est pas à proprement parler le sujet. « Act » ne nous apprend rien sur la question. Change-t-il notre façon de voir les choses ? Sans doute pas, ou à notre insu, en douceur. Qui sait si l'on ne regardera pas désormais les handicapés avec les images de DARZACQ en tête ?

 

(1) Jusqu'au 5 février 2012 au Jeu de paume, 75008 Paris

 

Jusqu'au 7 janvier 2012

Galerie Vu', Hôtel Paul Delaroche

58, rue Saint-Lazare

75009 Paris

Catalogue, éditions Actes Sud

 

Luc Desbenoit

 

Publié dans Décembre 2011

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