Броненосец Потёмкин

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick

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Le Cuirassé « Potemkine »  film soviétique muet

réalisé par Sergueï Mikhaïlovitch EISENTEIN, sorti en 1925

 

Il fut considéré comme l’un des trois grands cinéastes du XXe siècle avec Wells et Chaplin puis, presque et injustement, oublié. Illustrateur, homme de théâtre et jeune artiste incroyablement cultivé, Sergueï Mikhaïlovitch EISENTEIN avait découvert avec le même enthousiasme la révolution bolchevique et le cinéma. Grand créateur de formes, il avait ajouté à son sens de l’image un travail sur le montage merveilleusement novateur.

 

Au théâtre Bolchoï de Moscou, le 21 décembre 1925, était projeté pour la première fois « Le Cuirassé "Potemkine" », deuxième long-métrage de Sergueï Mikhaïlovitch EISENTEIN, jeune cinéaste de 27 ans remarqué pour sa nouvelle théorie du montage. C’était un film de commande destiné à commémorer la révolution de 1905, annonciatrice de celle d’octobre 1917. La réussite esthétique de « Potemkine » fut telle que l’art cinématographique s’en trouva bouleversé.

Pour célébrer le vingtième anniversaire de la révolution manquée de 1905, la commission d’Etat soviétique chargée des commémorations eut l’idée de faire réaliser un film. Ses membres s’adressèrent au jeune metteur en scène russe Sergueï Mikhaïlovitch EISENTEIN, qui avait réalisé, l’année précédente, un long-métrage très remarqué, La Grève. Eisenstein ne disposait que de quatre mois pour écrire, tourner et monter le film. Il réduisit donc son scénario de départ, copieuse « monographie d’une époque » écrite en collaboration avec Nina Agadjanova, en centrant l’action sur un épisode et un seul : la mutinerie des matelots d’un navire de guerre en mer Noire, près du port d’Odessa, le 27 juin 1905.

Evoquant ses souvenirs de tournage, EISENTEIN a expliqué, en 1945, qu’il lui fallut, vu que le cuirassé authentique n’existait plus, se servir d’une « panse de fer » immobilisée en rade de Sébastopol, le bateau Douze-Apôtres. Malgré tout, l’illusion de la rébellion fut si parfaite, indique-t-il, que cette « révolution au tréfonds de l’esthétique du cinéma » causa « des cheveux blancs aux censures, aux polices et services d’ordre de maints pays ».

Les meilleurs critiques occidentaux des années 1920-1930, de Siegfried Kracauer en Allemagne à Léon Moussinac, Georges Charensol ou Georges Altmann en France, ont décelé aussitôt dans son film, artistiquement, un coup de génie. Le cinéma soviétique était gratifié là, selon Altmann, de « sa vraie figure », c’est-à-dire « l’expression puissante du groupe, de la collectivité, du mouvement de foule ». Quant à la réception du Cuirassé « Potemkine » en dehors de l’URSS, elle a permis de prendre la mesure de l’antisoviétisme des

gouvernants d’alors. Ou bien il fut interdit de diffusion, ou bien il ne fut autorisé que dans des versions amputées.

La palme est à décerner à l’Allemagne de la république de Weimar, où les atermoiements de la commission de censure entre l’interdiction et l’autorisation se sont prolongés durant huit mois, de mars à octobre 1926. La première du film fut présentée à Berlin le 29 avril 1926, et sa projection fut ensuite remise en cause, obligeant ladite commission à siéger encore trois fois. En définitive, le film fut déclaré interdit à la jeunesse, son contenu paraissant « apte à exercer une influence pernicieuse sur le développement intellectuel des jeunes gens ». Par ailleurs, des coupures furent imposées.

Qu’en a-t-il été en France ? A l’initiative de Léon Moussinac, le film d’ EISENTEIN fut projeté pour la première fois le 18 novembre 1926 à Paris, dans la salle de l’Artistic, louée pour un après-midi par le Ciné-club de France. Puis il circula grâce à l’association Les Amis de Spartacus, qui organisait des projections sur invitations privées. En octobre 1928, la justice française obligea Les Amis de Spartacus à se dissoudre. Dès lors, boycottage presque intégral du Cuirassé « Potemkine ». Et diffusion interdite dans le réseau des salles traditionnelles. Les gouvernements français de l’époque s’obstinèrent longtemps. L’interdiction de diffusion publique ne fut levée qu’en 1953... Six ans avant le Japon, il est vrai, et sept avant l’Italie.

Reste qu’après le triomphe de sa première projection au Théâtre Bolchoï, à Moscou, le 21 décembre 1925, Le Cuirassé « Potemkine » a vite connu le succès dans le monde et, curieusement, par le biais de copies tronquées. En 1958, lors de l’Exposition universelle de Bruxelles, une centaine d’historiens du cinéma sont allés jusqu’à le consacrer « meilleur film de tous les temps ». Mais cette distinction cautionne-t-elle la vision qu’il propose des journées révolutionnaires d’Odessa, fin juin 1905 ? Evidemment non.

Que se passa-t-il en Russie cette année 1905 ? Tout commença à Saint-Pétersbourg, le dimanche 9 janvier. Ce jour-là, une foule afflue en silence vers le centre de la ville. Elle arbore des images saintes et des portraits du tsar Nicolas II. Depuis un mois, la grève s’est répandue dans les usines, en solidarité avec deux ouvriers licenciés. Les grévistes portent une pétition au « petit père », afin qu’il prenne en considération leurs conditions de vie. Mais à peine le défilé arrive-t-il devant le Palais d’hiver que les cosaques de la garde impériale tirent. A la fin de la journée, plus de mille morts et deux mille blessés.

En donnant l’ordre de noyer dans le sang toute manifestation, le tsar et son entourage vont obtenir l’inverse de ce qu’ils escomptaient. Depuis l’automne 1904, les dirigeants du mouvement ouvrier profitaient des revers subis par les troupes russes en Extrême-Orient contre le Japon (défaite de Port-Arthur, le 8 février 1904) pour accentuer leurs revendications. Mais les masses restaient majoritairement confiantes dans la possibilité d’amender la société par des réformes. Avec leur confrontation à une répression sans pitié, leurs illusions patriarcales s’effondrent.

Le « dimanche sanglant » de janvier 1905 ouvre la porte, sur tout le territoire russe, à une vague de grèves dans les usines, à des émeutes dans les campagnes, à des séditions dans l’armée. Première quinzaine de février, les principales voies ferroviaires du sud de la Russie sont paralysées par un comité de cheminots. Pour restaurer le prestige du tsar et atténuer les troubles, le gouvernement consent à former des commissions de représentants ouvriers. Le processus est lancé. Mais les quatre cents délégués élus exigent, avant toute participation à des discussions, la promulgation des libertés de réunion et d’expression. Refus du pouvoir, capotage de ses plans, accroissement des tensions.

En octobre, les cheminots de Moscou et de Saint-Pétersbourg se mettent en grève. Les employés des postes et d’autres services publics leur emboîtent le pas. Plus d’électricité, plus de tramways ni de journaux. Cette fois, les grévistes ne se bornent pas à réclamer une amélioration de leur situation. Ils visent à la transformation du système autocratique. Leurs objectifs ? L’octroi des droits civiques, l’amnistie des prisonniers politiques, l’élection d’une Assemblée constituante au suffrage universel direct. Surmontant leurs rivalités, les représentants des organisations et des partis qui prônent la révolution rédigent un manifeste commun pour exiger une Constitution.

Acculé, le gouvernement tsariste décide, à la fin de novembre 1905, d’entreprendre un combat décisif. Les délégués des « comités de grève » ou « conseils ouvriers », appelés « soviets », sont systématiquement arrêtés. Les ouvriers refusant de reprendre le travail sont expulsés des usines. Stratégie efficace : le mouvement de grève s’effrite.

Mais, dans les premiers jours de décembre, sursaut à Moscou. Un soviet y avait été institué le 21 novembre 1905, soutenu par les deux ailes du Parti social-démocrate, les mencheviks (modérés) et les bolcheviks (radicaux), qui avaient instauré un Comité fédératif de lutte. Le 6 décembre, proclamation de la grève générale. Rapidement, une insurrection armée est déclenchée. Huit mille ouvriers se jettent dans la bataille. Des barricades sont dressées dans les quartiers.

Tactique inchangée pour le gouvernement tsariste. Dans la nuit du 8 décembre, tous les membres du Comité fédératif des sociaux-démocrates sont arrêtés. Le centre de commandement du soviet est anéanti. Ensuite, la garnison de Moscou n’étant pas suffisamment sûre, des régiments de la garde impériale sont dépêchés de Saint-Pétersbourg. Leurs troupes sont lâchées à l’assaut des barricades. Neuf jours durant, les groupes d’ouvriers en armes résistent. Le 18 décembre, ils sont écrasés.

Ainsi l’année 1905 se termine-t-elle par la victoire du régime tsariste. Pour le gouvernement vient alors le temps des représailles. Les animateurs des forces révolutionnaires sont contraints de renouer avec la clandestinité. Reflux de toute opposition. Mais pas pour longtemps. A la veille de la première guerre mondiale, en août 1914, les bolcheviks sont majoritaires dans la plupart des

syndicats de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Les grévistes sont aussi nombreux qu’en 1905. De nouveau, la révolution pointe.

L’explosion d’octobre 1917 corrige les échecs de 1905, et si la victoire change de camp, leurs enseignements ne comptent certainement pas pour rien. Le mouvement d’opposition au tsarisme a appris à coordonner le soulèvement armé avec la grève de masse et la formation de soviets. L’expérience de ces conseils, qui s’étaient multipliés pour défendre localement les intérêts ouvriers, a enrichi la stratégie révolutionnaire.

Trotski, seul dirigeant marxiste à s’y être impliqué activement à Saint-Pétersbourg, leur fut redevable de sa popularité. Avec des tergiversations, Lénine finit par admettre que les soviets pouvaient représenter les « embryons » des instances appelées à remplacer l’appareil d’Etat.

Mais si la mémoire de l’année 1905 a été maintenue un tant soit peu dans le monde, le mérite qui revient à EISENTEIN et à son Cuirassé « Potemkine » n’est pas mince. Le film n’est pas une reconstitution historique. A l’appui d’un « épisode isolé », en se fondant sur la technique de « la partie pour le tout », Eisenstein a tenté de « matérialiser affectivement toute l’épopée de 1905 ». Il a adopté pour « ligne directrice » la victoire d’octobre 1917. La dernière image du film, symbolique, est celle du navire quittant le port d’Odessa et reprenant glorieusement la mer. Derrière lui, la répression tsariste : de cinq mille à six mille morts.

A partir du 19 janvier 1926, quand le film a été mis en circulation dans les salles, en Union soviétique, certains spectateurs n’ont pas manqué d’y relever des erreurs et des invraisemblances.

EISENTEIN les admettait d’autant mieux qu’il avait tiré de son imagination les plans les plus marquants. Notamment la célèbre séquence du landau qui dévale l’escalier Richelieu à Odessa « en ricochant de marche en marche ». Ou celle de la bâche larguée sur les marins qui refusaient, origine de la mutinerie, de manger leur soupe à la viande avariée. Intervention si crédible qu’un marin se donnant pour l’un des anciens mutins recouverts par la bâche réclama devant un tribunal sa part de droits d’auteur. Le procès le tourna en ridicule, EISENTEIN démontrant comment il avait tout inventé.

De même, le cinéaste n’ignorait pas que l’année 1905 avait débouché sur la défaite des mouvements de grève, et que les marins du vrai Potemkine avaient achevé leur odyssée dans une débandade funèbre jusqu’au port roumain de Constanza. Les plus chanceux étaient parvenus à échapper à la police tsariste en émigrant en Roumanie. Mais ce qui comptait, aux yeux du réalisateur, c’était que l’espoir révolutionnaire, lui, n’avait pas été écrasé.

Et tandis que le cinéma mondial s’enlisait dans des films prétendument historiques exaltant les personnages illustres en une accumulation d’anecdotes, Eisenstein montrait, jusqu’en des échecs pathétiques, comment la masse des anonymes pouvait être le moteur de l’histoire.

 

Lionel Richard

 

 

Publié dans Janvier 2011

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