Bon voyage

Publié le par BERTRAND BAINSON Patrick


Bon Voyage, film de Jean-Paul RAPPENEAU sortie en avril 2003

scénario de J.P. RAPPENEAU et Patrick MODIANO

avec Isabelle Adjani, Virginie Ledoyen, Yvan Attal,

Gregori Derangère, Gérard Depardieu, Peter Coyote


Une des premières scènes de Bon voyage est très représentative de l'esprit du film : après une nuit agitée, Viviane Denvers feuillette fébrilement la presse parisienne pour savoir si ses frasques nocturnes y sont évoquées. Sur les différentes "unes" s'étalent des titres alarmants (nous sommes en août 1939). Mais Viviane n'a d'yeux que pour les pages intérieures, celles des faits divers où elle risque de découvrir des informations fâcheuses pour sa réputation. Elle est comme ça, Viviane: charmante, mondaine, futile, passablement amorale, et totalement indifférente à tout ce qui ne concerne pas directement sa vie privée. Inventé par les deux compères, RAPPENEAU et MODIANO, le personnage incarne à merveille l'esprit léger et le chic d'un certain cinéma des années 30-40, celui qu'évoquera le Marquis de la Chesnaye de La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939), celui que reflète aussi, à la même époque, de l'autre côté de l'Atlantique, la pétillante Katherine Hepburn, vedette de L'Impossible Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938).

Entraîné par Viviane, ses craintes et ses mensonges, le film va comme elle côtoyer la grande Histoire, la toucher du bout des doigts, l'évoquer sans jamais se laisser piéger par elle, même lorsque le drame se laissera entrevoir à travers les arabesques de la comédie. Concentré sur trois jours, le scénario de RAPPENEAU et de son complice prend en effet ouvertement le parti de traiter la débâcle de juin 1940 comme un décor dont certains détails peuvent accrocher l'oeil, réveiller la mémoire (les trains bondés, les familles de réfugiés pique-niquant à même les rues encombrées, l'Assemblée nationale siégeant dans une classe d'école primaire), mais sans que ce décor l'emporte jamais sur l'intrigue, ou plutôt sur les intrigues qu'entrelace la comédie. Ces intrigues sont, grosso modo, au nombre de quatre ou cinq : Frédéric, un écrivain rêveur et maladroit qui a été emprisonné pour avoir été mêlé aux imbroglios causés par Viviane, dont il est amoureux depuis l'enfance, s'évade dans l'espoir de retrouver la jeune femme ; celle-ci est entre temps devenue la maîtresse d'un ministre, qui lui assure sa protection ; Raoul, un mauvais garçon qui s'est évadé avec Frédéric, tombe sous le charme de Viviane, mais plus encore sous celui de Camille, une jeune étudiante en physique, qui tente avec son vieux maître de faire passer en Angleterre l'unique stock d'eau lourde existant au monde -- l'histoire est authentique... --; enfin Alex, un journaliste anglais, éternel soupirant de Viviane, se révèle être un dangereux espion allemand.

Et tout ce joli monde, après être descendu à Bordeaux avec le "gratin" de la politique, de la vie mondaine et des arts, se court après dans les rues de la vieille ville et sur les routes des Landes, dans une sorte de mouvement perpétuel orchestré sur le modèle des comédies de Lubitsch, de ces chassés-croisés endiablés où l'auteur de To be or not to be et de The Shop around the corner trouvait moyen, entre deux rires, d'évoquer la montée du nazisme en Allemagne et en Europe centrale. Alors qu'il peint une époque où les uns et les autres ont été contraints de choisir leur camp -- Pétain ou De Gaulle, la collaboration ou la Résistance --, le film semble une sorte d'hommage allègre à l'esprit d'enfance, à cette inconscience des proportions, du jeu des effets et des causes, avec laquelle les gosses découvrent, entre deux portes, les problèmes et les conflits des adultes. L'écoute clandestine, l'intrusion perturbatrice y sont d'ailleurs des figures récurrentes qui permettent aux deux histoires -- la petite et la grande -- de s'interpénétrer, déterminant ainsi les multiples bifurcations de l'intrigue. Et ces péripéties permettent ainsi d'alléger la reconstitution historique, d'y introduire du jeu, d'évoquer l'héroïsme ou la traîtrise sans avoir l'air d'y toucher.

Au milieu de cette Histoire grave, la comédie tourne autour des femmes. Autour de Viviane, charmeuse, égocentrique, actrice jusqu'au bout des cils -- elle mène son ministre par le bout du nez, et sa scène de rupture avec Frédéric ne pouvait se dérouler autrement que devant un parterre de figurants aussitôt transformés en public --, habituée des hôtels chics et des voitures de maîtres. Autour de Camille, vive, décidée, prompte à la repartie, Camille qui, elle, a les yeux ouverts et les pieds sur terre, et qui est à son aise dans des décors plus réalistes : un couloir de train, une cuisine, une plage au petit matin. Aussi insaisissable que Viviane, Camille est aussi franche que l'actrice est menteuse; elle incarne l'héroïne moderne, active, quand Viviane apparaît manipulatrice parce que dépendante des hommes -- à moins que ce ne soit l'inverse -- et semble une version gentiment satirique du stéréotype de la femme fatale. Au jeu des sentiments, celle qui finira par gagner, après bien des rebondissements, n'est d'ailleurs pas celle que l'on croit. Le plaisir gourmand avec lequel sont croqués ces deux personnages féminins et les courses-poursuites dont elles sont la cause évoque le Truffaut de Vivement dimanche et de L'Homme qui aimait les femmes, pour qui "les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe, lui donnant son équilibre et son harmonie."

Et Frédéric, le héros du film, rappelle un peu -- avec moins de fêlures, moins de folie sans doute --, ceux des comédies de Truffaut, mais aussi le personnage central du Sauvage (1975) ou la sage polytechnicienne incarnée par Isabelle Adjani dans Tout feu tout flamme (1981). Comme ces personnages jadis inventés par RAPPENEAU, il semble rêver avant tout d'une vie calme, modeste, équilibrée. Mais Viviane et Camille vont bouleverser sa vie comme un double cyclone, et l'entraîner dans une aventure qui le dépasse, et qui lui fera bientôt oublier ses rêves littéraires. Seul restera le lecteur spectateur, un vieil homme enthousiaste encore occupé, dans ces temps de guerre et d'imbroglios politiques et amoureux, à soupeser le brio d'une histoire et la vérité d'une phrase; figure maintenue dans un coin du tableau, comme un avertissement et un clin d'oeil que les deux auteurs se seraient adressé à eux-mêmes.

Parfait opposé de Frédéric, Raoul est un aventurier, un homme d'expédients et d'initiative, auquel Yvan Attal prête une dégaine réjouissante évoquant Julien Carette, le braconnier gouailleur de la Règle du jeu. Second rôle indispensable, il sera souvent le "deus ex machina" de cette histoire, le personnage auquel l'intrigue doit de ne pas s'enrayer, celui qui a rêvé de devenir personnage principal, mais accepte avec bonne humeur la fonction finalement essentielle qui est la sienne. Il est peut-être la meilleure ressource d'un scénario conçu comme une mécanique d'horlogerie, tout en vitesse et en souplesse, qui par ailleurs ne sacrifie jamais les différents personnages qu'il fait entrer en scène. Monsieur Girard, la logeuse, la modiste, les amis mondains de Viviane : autant de figures jamais réduites à des silhouettes, par une mise en scène qui soigne autant ses arrières plans que ses figures principales. Et ce goût du travail bien fait rappelle le cinéma des années 40-50, de L'assassin habite au 21 (Henri Georges Clouzot, 1942) à Edouard et Caroline (Jacques Becker, 1950). Cinéma daté, dira-t-on ; mais la qualité, ça ne se démode pas, non ?

 

 

Catherine RAUCY

Publié dans Juin 2009

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